Christopher Priest – « L’inclinaison »

Retour à l’archipel du rêve pour le grand Christopher Priest (Le monde inverti, Le Prestige, etc), cet îlot mystique et vaporeux où prenait déjà place l’action des Insulaires ou de L’adjacent, cette dernière terre neutre, lointaine et étrange, face aux deux monstres perpétuellement en guerre, la fasciste Glaund et sa rivale Faiandland.

Alessandro Suskeen est un compositeur célèbre et adulé de la première, dictature close gouvernée par une junte militaire. La guerre lui a déjà coûté un frère, parti sur le front et évaporé, mort sans doute. C’est dire si l’invitation à une tournée dans les mystérieuses îles de l’Archipel du Rêve lui apparait comme une bouffée d’air frais, lui qui rêve d’elles la nuit, attrapant un peu de leurs embruns immatériels pour nourrir son inspiration. Et il sera peut-être temps alors de rencontrer cet improbable And Ante, dont les disques, édités depuis l’une d’elles, ne semblent être que d’éhontés plagiats de ses œuvres.

Sauf que ces 9 semaines, aux sensations vaporeuses, ont l’air, à son retour, d’avoir filée bien plus vite que prévues : sa femme l’a quitté, ses lettres s’amassent sous la porte, et ses parents sont décédés, depuis maintenant…des années.

Pas d’autre choix alors : il faudra repartir, en clandestin. Retourner sur cet archipel impossible où le temps semble filer à toute vitesse ou se figer (les décalages graduels qu’évoque le titre), retourner à la source pour récupérer un peu de cette vie volée, ou s’y anéantir.

  • « Et j’avais découvert qu’un fragment du passé ne remplissait pas le présent, ne menait pas à un avenir. »

Pas de vaisseau intergalactique, de cité sur rails contenant le monde ou d’intrigues spatiales, pas même de paradoxes ou de sauts temporels : L’inclinaison est une fiction du peu, trois-quatre éléments : du baton taillé qui marque les décalages de crédit temps aux déplacements bizarres dans l’espace dont on ignore s’ils font sens réellement, ou s’ils sont le fait d’une secte illuminée de gardiens du temps qui semble garder chaque port. Et c’est à peu près tout. Il y a bien un arrière-fond politico- guerrier, mais jamais ou presque ne cristallisera t’il dans une quelconque péripétie.

Ce qui impressionne dans ce récit, c’est la capacité qu’il offre de tenir sans cesse l’histoire à l’écart : gonflant chaque scène à coups de descriptions minutieuses, faisant miroiter le sens juste au bord du Verbe pour brutalement le laisser fuir.

En résulte un texte impressionniste, difficile à résumer sans en perdre le sel, souvent lent mais totalement fascinant, où flotte un sentiment d’indécision perpétuel : une étrangeté, un « quelque chose » dans l’air de ces îles si luxueusement décrites et en même temps aussi difficiles à cartographier mentalement que géographiquement. Une rue, un air marin comme un volcan : récit de traces.

  • Heureux qui comme Ulysee

Car il n’est pas performatif, l’horizon de ce voyage (d’ailleurs sa conclusion, annoncée dès la première page, est loin d’être mémorable). Pas même ne raconte-t-il grand-chose. C’est plutôt une douceur, une sensation comme celles que l’on ressent à contempler le monde de la fenêtre d’un train, un soir d’été au bord de la mer, ou lorsque l’on regarde la vie s’écouler bizarrement un jour de jetlag, avant de réaliser, bordel, que les enfants ont déjà 20 ans.

Au gré des voyages comme des remous maritimes, cette expérience intime du temps : comment la vie parfois s’accélère ou semble stagner, les bonds en avant comme les renoncements, les joies éphémères comme les absences.

Rendre littéraire et perceptible cette sensation fugace du temps n’est pas le moindre des génies de Priest. Lorgnant du côté de Borges, tout le récit, tout ce « voyage » peut alors se lire comme une longue méditation incertaine, une variation aqueuse sur la mémoire intime : sa plasticité comme ses renoncements, ses harmoniques et ses silences.

  • « L’âge absolu, le déplacement dans le graduel : l’écart était de la jeunesse perçue. » p.293

C’est l’histoire aussi de tous ceux que l’on laisse sur le bas-côté, dans les îlots de nos souvenirs, quand on rembarque sur les bateaux de nos vies. Ceux que l’on croit retrouver, ceux qui nous ont attendu et ont vieilli durant ce temps, ceux que la mémoire fixe à jamais jeunes (le frère, parti à la guerre, et qu’il croit croiser dans une scène poignante) : c’est le versant le plus intime du récit, celui des regrets et des remords.

Une vie pas vécue, un parent disparu, une femme que l’on n’a pas sû retenir : l’histoire d’une odyssée intime. « Je devins accidentellement un voyageur du temps » (p.1) : Car il faut bien alors supporter le souvenir, il faut bien que vivre soit bien regarder les autres partir, et mourir, un peu.

 

 

Editions Denoël, collection lunes d’encre. 300 pages, 23 euros. Disponible.

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A propos de Jean-Nicolas Schoeser

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