Pawo Choyning Dorji – « L’École du bout du monde »

Deux « sous genres » cinématographiques se croisent dans le tout premier film bhoutanais jamais nominé pour l’Oscar du meilleur film international (c’est même le premier jamais présenté, à tel point qu’un comité de sélection national officiel a dû être créé ad hoc par le gouvernement local sur demande de l’Académie). L’École du bout du monde de Pawo Choyning Dorji repose en effet sur la prémisse classique du personnage qui se retrouve avec réticence arraché au tohu-bohu de la ville ou de la vie moderne (ou du moins d’une réalité qu’il considère supérieure voire indispensable à son existence, puisqu’elle l’occupe entièrement et détermine ses priorités dans la vie) pour rallier un lieu géographiquement isolé, tranquille, possiblement « arriéré » à ses yeux où il va – au contact non seulement de la nature, mais aussi d’autochtones qu’il aborde dans un premier temps avec détachement puis se met à aimer – découvrir des choses sur le sens de la vie qui font qu’il ne sera plus jamais le même. La fonction de rappel existentiel de ce type de récit est ici couplée à l’humanité profonde de l’autre sous genre auquel se rattache le film, qui voit un nouvel enseignant établir des liens avec sa classe et recevoir de ses élèves presque autant qu’il leur apporte.

(© ARP Distribution)

En l’espèce, il s’agit d’Ugyen, un jeune instituteur un peu dissipé car ses aspirations sont ailleurs : il espère obtenir rapidement un visa qui lui permettra (comme tant d’autres Bhoutanais) de quitter Thimphu (la capitale) armé de sa guitare pour aller vivre de sa musique en Australie. Il est donc doublement dépité qu’on l’envoie à Lunana, le village le plus reculé du pays, doté de l’école littéralement la plus isolée du monde (et à l’évidence aussi une des plus hautes, puisque cette localité d’une cinquantaine d’habitants se trouve le long des glaciers de l’Himalaya), d’autant qu’il faut pour l’atteindre grimper huit jours à pied (ce qu’a également fait l’équipe du film, avec soixante mules) et que sur place, hormis le peu de courant que peut générer un petit capteur solaire, il n’y a pas d’électricité pour charger le portable qu’il ne quittait jusque là pas des yeux – ni de réseau, à vrai dire, alors dans ces conditions, qu’importe qu’on ne puisse charger l’intempestive bestiole : on l’oublie même sans difficulté, et c’est bien là qu’est le coeur de l’apprentissage que va faire Ugyen.

Si l’intrigue du film en tant que telle est un classique récurrent, son contexte unique, majestueux, sublime (photographié avec beaucoup de sensibilité et d’élégance par le chef opérateur aguerri Jigme Tenzing, auquel Choyning Dorji a eu l’intelligence de faire appel pour l’accompagner dans ce premier long-métrage d’une facture impeccable, à la fois grandiose et humble, et très tendre dans son regard sur tout le vivant, des enfants aux animaux), fait de L’École du bout du monde un parangon du genre, une histoire qui, dans un sens, transcende tous les récits similaires qui l’ont précédée – d’abord parce qu’elle a lieu dans le pays du Bonheur National Brut, ensuite parce qu’à Lunana a fortiori, on scrute cette notion, le bonheur, dans un contexte où tout est « réduit » à l’essentiel. Le verbe réduire n’est d’ailleurs pas celui qui convient ici, car le parcours fait plutôt l’effet d’une ascèse vers l’essence de toutes choses.

La vie à Lunana est certainement plus rudimentaire sur le plan matériel, mais ce dépouillement apparaît vite comme une richesse. De fait, Ugyen se débarrasse avec une facilité qui le déconcerte lui-même des attentes qu’il aurait ailleurs – il faut dire que l’accueil, émouvant de respect, que tout le village fait au professeur exclut toute expression de décontenancement de la part du jeune homme. Là, dans les cimes, parmi les yaks qui sont les compagnons de vie des gens, il se désencombre sans mal de toutes les sollicitations de la « modernité » et de la vie urbaine, qui dictent une certaine idée du bonheur, forcément erronée, faite de toutes ces « choses » qu’évoquait Perec, idée qui a pour corollaire une insatisfaction permanente nettement proportionnelle à l’accumulation de ces biens pas si nécessaires. Ce propos est ici illustré a contrario, dans un moment très touchant de sacrifice de la part de notre instituteur, qui troque le confort d’un intérieur protégé du vent par une feuille de papier contre la possibilité pour les enfants d’avoir des supports pour écrire (un sacrifice qui ne passe pas certainement inaperçu aux yeux des charmants petits, avides de savoir, et qui scelle le lien spécial qui se noue entre Ugyen et eux). Quand le reste du monde vit, blasé, dans la surabondance, le bon usage qui est fait à Lunana de denrées et fournitures ailleurs courantes, comme le papier, mais rares donc précieuses en haut de ces montagnes, est démultiplicateur.

(© ARP Distribution)

C’est qu’ici, comme les ressources sont limitées, que « les choses » ne peuvent être ni une fin, ni un truchement, c’est en soi qu’il faut aller puiser, et dans tout l’univers naturel environnant (le temps, le vent, les bouses de yak…), or cette réserve-là est infinie, ce qui fait de Lunana un Shangri-La encore plus beau que le lieu imaginaire car il est réel et se mérite : il requiert de la patience, de la persévérance, et surtout une absence totale de cette arrogance qui fait des humains, partout ailleurs, des fauteurs de dysharmonie (et de réchauffement climatique, une notion totalement inconnue des locaux bien qu’ils aient constaté une progressive fonte des neiges éternelles). Comme ce chant mélancolique sur le lien entre homme et animal que la voix du village répète tous les jours, assise sur les pentes, à l’endroit où son écho peut le mieux embrasser tout le paysage et lui répondre, où il est le plus pénétrant et immense. En l’enseignant à Ugyen, la chanteuse lui apprend aussi l’humilité d’un art qu’on ne « possède » jamais mais dont on tente de se rapprocher au fil des mois et qui consacre l’unité de l’Homme et du paysage.

(© ARP Distribution)

Si la mission de l’instituteur était toujours déjà une parenthèse amenée à se refermer dans le temps, un terme pleinement accepté par les villageois, qui ne forcent jamais le déroulement des choses même s’ils ont le coeur gros de voir Ugyen repartir et lui de les quitter, celui-ci s’en va en portant à jamais Lunana avec lui et dans ce sens, on aime à penser que même si L’École du bout du monde se conclut par un épilogue, celui-ci est à entendre, dans la logique de sa générosité, comme une fin ouverte.

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A propos de Bénédicte Prot

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