Si La Fièvre est le premier long-métrage de fiction de Maya Da-Rin, son exploration des cultures indigènes au Brésil n’en est pas à son coup d’essai. Dans les documentaires Margin (2007) et Lands (2009), elle questionnait les frontières humaines, sociales et géographiques au sein de l’Amazonie. Dans le multiprimé La Fièvre – notamment à Locarno, avec un Pardo d’or très mérité du meilleur acteur, et un prix Fiprescelle à la clé –, elle suit le parcours d’un Amérindien installé à Manaus, ville située là où se rejoignent le Rio Negro et l’Amazone. Justino travaille comme gardien de sécurité dans la zone portuaire surindustrialisée, et se trouve pris d’une étrange hausse de température, tandis qu’une bête sauvage traîne dans les parages. Sa fille Vanessa vient d’obtenir la possibilité d’étudier la médecine à Brasilia, mais hésite à laisser son père à son sort.

La Fièvre : Régis Myrupu

La Fièvre – Régis Myrupu (c) Survivance

Maya Da-Rin déploie une panoplie d’éléments éloquents, mais sans ostentation, pour décrire visuellement la nausée légère ou la gêne physique du personnage. Sa mise en scène insiste sur le côté intérieur des choses, ce qui se passe en creux. Le rythme de l’image prend le pouls de l’apesanteur, du manque d’assise lorsque l’on se trouve dans un état physique intermédiaire. La signification de ce qui n’est pas dit réside dans la longueur des plans. Au contraire d’un Apichatpong Weerasethakul, qui déconstruit l’hypnose des plans fixes en une matière des rêves et des fantasmes, la réalisatrice façonne une maladie sur-mesure, ou plutôt un « mal » qui s’agrippe à Justino jusqu’à le tenir sous son emprise. Elle compose des cadres d’une beauté époustouflante, à partir d’un clair-obscur des textures. Lorsque le père est à l’écran, son visage se trouve toujours nappé d’ombre. La lumière lui semble inaccessible, au même titre que l’amélioration de son état semble impossible. Sa fille Vanessa, promise à un avenir studieux dans la capitale du pays, bénéficie d’une caractérisation plus franche des traits par les spots qui la rendent entièrement visible, et intouchable par la maladie.

La Fièvre : Régis Myrupu

La Fièvre – Régis Myrupu (c) Survivance

Car la fièvre n’est pas qu’une question de métabolisme, chez les Amérindiens. Elle découle d’une rupture dans notre rapport au monde, d’un égarement philosophique, d’une perte de lien avec nos propres racines. L’éloignement imminent de Vanessa rend d’autant plus pertinente la mise en avant du langage dans le film. Justino et sa famille parlent en tukano, la langue partagée par la vingtaine de groupes ethniques dans la région du Haut Rio Negro. En revanche, Justino parle portugais avec ses collègues de travail ou dans les administrations. Ces allers-retours entre sa culture d’origine et sa culture urbaine d’adoption renforce les tiraillements du personnage entre ses valeurs profondes et la marche du monde. Ses discussions en tukano sont de l’ordre de l’intime (l’idée d’envoyer Justino chez un chaman, par exemple), tandis que les dialogues qu’il « subit » en portugais s’attachent à ce qui est gravé dans le marbre (le discours d’une RH ou les idéologies politiques). Vanessa incarne malgré elle la fuite d’une culture indigène ancestrale : elle ne deviendra pas chamane, mais médecin. Elle se retrouve au carrefour de ce que sa famille souhaiterait qu’elle devienne et ses aspirations personnelles.

La Fièvre : Régis Myrupu, Rosa Peixoto

La Fièvre – Régis Myrupu, Rosa Peixoto (c) Survivance

C’est là que le long-métrage acquiert sa puissance politique. Le collègue de Justino et ses propos problématiques sur les « Indiens » témoignent d’un certain état du Brésil, où les messages nationalistes s’érigent en vérité autoproclamée, voire en remède. La « guérison » n’est pas aussi simple que Jair Bolsonaro ou la médecine occidentale aimerait le faire croire, tout comme la définition de l’animal qui rôde. Dans la langue tukano, il n’existe pas de frontière sémantique entre la nature et l’humain. Le mal qui ronge ne peut trouver de solution qu’en un alignement avec soi-même. Justino se trouve confronté au dilemme d’être soigné de sa fièvre par sa fille, alors qu’elle en est sûrement à l’origine. Rien ne semble pourtant perdu pour Justino : constamment entouré du son de la forêt, à l’orée de la jungle, il pourrait retourner à une osmose avec la nature. D’un autre côté, le ballet de containers auquel il assiste au port l’éloigne chaque jour un peu plus de son identité. Justino est voué à être ce cavalier entre deux eaux, cet « Indien » dans une ville gagnée par la sédentarité. Régis Myrupu, issu du peuple Desana, campe le personnage avec la fabuleuse justesse du tiraillement entre l’assimilation criante et le regret silencieux.

Maya Da-Rin préfère contempler pour creuser ses sujets. Elle opte pour la fidélité et la vérité des enjeux, mais évite le manifeste aux gros sabots. L’appel des terres reste le plus fort, et on espère que celles qu’elle foulera à l’avenir seront tout aussi immersives que dans La Fièvre.

 

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