Marios Piperides – “Where is Jimi Hendrix ?”

E#8@& de Jimi Hendrix ! Il a suffit d’un instant, un seul, d’inattention, pour que Yiannis, musicien raté bien décidé à fuir cette île de malheur, perde sa trace. Ah oui, Jimi est un cabot, façon Benji la malice, seul souvenir de son histoire d’amour raté avec la sublime Kika. Ah oui, cette île, c’est Chypre, absurdité politique coupée en deux depuis 1974 entre turcs et chypriotes et que ce foutu canidé décide de visiter pépouze en traversant à travers les ruines de la green zone vers le secteur turc.

Commence alors pour Yiannis une traque absurde qui, spoilons un peu, va vite s’arrêter : un garde turc le récupère et lui confie la boule de poils sans encombre. Tout est bien qui finit bien en dix minutes, certes, mais le Nord n’est pas l’Union Européenne et, manque de bol, il est interdit d’importer des animaux vivants.

C’est alors que commence réellement « Where is Jimi Hendrix », premier film de Marios Piperides, dont on comprend bien que le chien ne constitue que le red herring et où apparait très vite l’idée derrière la pochade : montrer toute l’étendue de l’absurdité et la stupidité d’une telle partition, mur contre lequel le héros vient sans cesse buter, que ce soit au détour d’une rue, d’une formalité administrative, d’un passeur mafioso à la petite semaine, ou d’une improbable traversée nocturne avec son ex.

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Réunissant autour de péripéties absurdes un trio de pied nickelés bien décidés à passer la frontière quoi qu’il en coute, pour Tuberk le passeur rencontré dans les vapeurs d’un bain turc, ou à leur corps défendant, pour Hasan, habitant ce qui fut la maison familiale de Yiannis (côté turc aujourd’hui), et qui se retrouve embrigadé dans ce périple sans trop savoir pourquoi, le réalisateur s’amuse alors des codes du film de genre, entre passages en douce et en claquettes et une anthologique infiltration d’un chenil, façon mission impossible canine.

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Bien entendu, la réalisation est plutôt blanche, tombant dans certains clichés de mise en scène et de scénario. Et, bien sûr, la fable est souvent pataude, grossissant le trait, s’empêtrant dans sa démonstration et oscillant sans vraiment parvenir à trouver l’équilibre entre son rythme et son « message », s’embourbant dans les quelques fils qu’elle tisse (la relation amoureuse, le contrebandier, la vie nouvelle de Yiannis).

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Mais il se cache tout de même au cœur de sa farce une étrange mélancolie, entre ceux qui se retrouvent dépossédés (les chypriotes), les déracinés (les turcs nés sur Chypre, rejetés par tous), les déclassés (le contrebandier, massif et ridicule), et que résume cette polarisation autour de la maison du héros, lieu du souvenir aujourd’hui « occupée » par Hasan, enfant né sur place, et qui lui hurle au visage : « de quoi suis-je coupable, d’être né quelque part ? »

L’absurde s’y teinte d’un désenchantement tragique, que les pantomimes veulent masquer : la notion de territoire, d’identité, de frontières (à l’heure où les forces grecques tirent à vue sur les migrants, le rire n’en est que plus crispé).

Rire plutôt qu’en pleurer, semble dire Piperides, puisque chacun a ses raisons. On rit alors de bon cœur, mais le cœur et rire jaunes, sentiments ambivalents sans doute les mieux à même de transmettre l’absurde d’une telle situation. En la réduisant à l’échelle d’un conte moral et en se tenant de manière forcenée du côté solaire du drame, on ne peut que soutenir ce film toujours plaisant à regarder.

Pour ces instants-là, doux et amers, sa manière de faire saisir sous le rire une multitude d’enjeux, pour son travail scénaristique autour de ce mur, ses traversées amusées et fantomatiques de la zone tampon (dans des immeubles délabrés façon Stalker) ou son cynisme désabusé, on lui pardonne ses facilités, ses ficelles et son cabotinage (wouf) assumé.

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A propos de Jean-Nicolas Schoeser

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