Il y a celui qui a plongé et percuté un rocher, celui qu’une balle a traversé, celui qui s’est fait opérer et ne s’est pas relevé. Tous stoppés net. Ne marchent plus. D’un jour à l’autre, se retrouvent allongés. Doivent réapprendre à faire ces premiers pas qu’ils ont pourtant faits ni naturellement étant enfants et qu’ils doivent maintenant reconquérir seconde après seconde, en décomposant chaque effort musculaire, chaque injonction du cerveau, dans cette désespérante lenteur qui nous fait comprendre que nous devrions nous féliciter chaque jour si nous pouvons avancer sans fauteuil roulant ni déambulateur.

Jusqu’à la mer est un documentaire sans surprise, sans ornement, mais non sans questionnement. Au départ, un homme court sur une plage, c’est en dessin d’animation, il plonge, nous entraîne dans l’univers vert d’eau d’une salle d’opération et pour finir dans le Département de Médecine Physique et de Réadaptation de la plus grande clinique spécialisée de Grèce. Un jeune homme dans un fauteuil roulant nous attend avec toute la fraîcheur de la jeunesse dans les yeux, qui tente de tenir un ballon entre les mains. Ainsi sous le titre Jusqu’à la mer, le film nous indique-t-il clairement la trajectoire qui va devoir le ramener jusque là où tout s’est arrêté et les expressions qui nous viennent à l’esprit seront bientôt la mer à boire et jusqu’au bout du monde, tant le chemin pour y parvenir semble infini.

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Plans larges puis rapprochés, montage lent, stylisme inexistant, l’univers hospitalier nous est donné à voir de façon brute, éminemment quotidienne, dans sa litanie de gestes millimétrés et minuscules mille fois répétés jusqu’à ce qu’un jour, un pied avance de quelques centimètres, des orteils frémissent imperceptiblement sauf pour ceux qui veulent bien y croire et ce verbe alors relève plus de la foi que de la compréhension médicale. Dans un cas comme dans l’autre, ce seront toujours ce même sourire d’enfance qui s’étirera, ce mot de victoire qui affleurera, ces espoirs insensés qui se lèveront — et qui seront bien les seuls.

Car les jours, les mois sans aucun signe de progrès sont bien les plus nombreux. Les jours, les mois de patience obstinée des kinésithérapeutes forcent l’admiration. Ce qui se déroule ici est le fil d’une condition humaine lorsqu’un peu de moelle épinière se trouve endommagée et que ces mots tabous tombent sous forme de verdict : infirme, tétraplégique, paraplégique. Alors s’ouvre un monde de lenteur sans fin où plus rien n’obéit à ce cerveau qui hier commandait tout sans en avoir conscience. À quoi songent alors ces patients en regardant un match de foot endiablé sur leur petit écran ?

Mais le cerveau humain continue de tirer ses fils. Ce cerveau qui a inventé la plus grande des protections : le déni. Que nous voyons ici à l’œuvre avec sa stupéfiante puissance. C’est la première phase d’un processus qui verra ensuite la colère, le marchandage, la dépression puis l’acceptation se dérouler plus ou moins en douceur, sous l’œil avisé et compréhensif du psychologue.

Il faut parfois des œuvres comme Jusqu’à la mer pour nous faire prendre conscience que le mouvement est l’essence même de la vie et que le verbe marcher est un concept à lui seul quand la vie ne marche plus, quand le moteur cale. Il faut aussi l’humanité et le courage d’un réalisateur comme Marco Gastine pour nous faire entrevoir ce qui nous attend si notre hôpital public poursuit sa dégradation. Dans le département de ce grand hôpital public de Grèce, les installations datent des années 70, aucun lit supplémentaire n’a été alloué depuis vingt ans, ni aucun médecin remplacé après son départ. Le dévouement et l’ingéniosité du personnel semblent sans bornes, l’implication des familles dans les soins indispensable voire héroïque.

« Je rechercherai donc une « écriture » spécifique pour ce film. Une écriture dépouillée, « dorique ». En règle générale : un plan large pour situer l’action, un plan rapproché pour l’isoler et concentrer l’attention du spectateur sur la façon dont le personnage principal vit cette action. Pas de mouvements inutiles de camera, pas d’effets de signature. Une écriture «invisible », qui s’efface devant le sujet, devant les personnages. Une écriture ascétique, à la limite de l’abstraction, proche de l’essence même du cinéma. »* Ainsi procède le réalisateur Marco Gastine, auteur depuis les années 80 de nombreux documentaires à portée sociale ou politique.

*Dossier de presse.

FICHE TECHNIQUE

Documentaire, Grèce, 108 mn, couleur

Écrit et réalisé par Marco Gastine

Produit par Marco Gastine et Eléni Chandrinou (Minimal Films),

Coproduit par Alexandre Cornu (Les Films du Tambour de Soie) et ERT S.A

Avec le soutien du Centre National du Cinéma Grec, du CNC, de la Région PACA et d’Europe Créative-Média.

Image : Giannis Misouridis / Son : Antonis Samaras / Musique : Nikos Véliotis / Montage : Chronis Théocharis / Assistant réalisateur : Antonis Tolakis / Montage son et mixage : Pierre Armand / Etalonnage : Marianne Abbes

Distribution• Les Films des Deux Rivec

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