Comment ne pas être écrasé par son sujet quand il s’agit d’aborder une thématique aussi forte que celle de Sunless Shadow ? Une vraie question de cinéma et d’éthique si l’on considère qu’un matériau aussi inattaquable soit-il n’est pas une fin en soi, qu’il est tributaire d’un traitement à la hauteur de ses intentions.

Dans un centre de détention en Iran pour jeunes filles, un groupe d’adolescentes purge une peine pour des meurtres de membres de leur famille : père, mari ou autre. Que des hommes évidemment dans un pays où la parole de la femme est bafouée, où sa position sociale ne lui permet pas d’être égale des figures masculines.

Photographe de formation, Mehrdad Oskouei est allé à la rencontre de ces détenues poursuivant son travail entamé dans Des rêves sans étoiles en 2016 mais en creusant le sillon vers ces jeunes filles qui ont commis des meurtres, il prend à nouveau des risques. Il faut rappeler que le réalisateur a purgé une peine d’un an de prison ferme pour être allé interviewer ces victimes d’une société répressive. Il récidive courageusement laissant la parole à ces invisibles avec qui il parvient à créer un climat de confiance, une certaine connivence dans les échanges. Il observe, sans intervenir, les conversations entre ces petits bouts de femmes pleines d’idées pertinentes, tour à tour émancipatrices et conservatrices, mettant en lumière des contradictions passionnantes. Discrètement, il pose parfois des questions les amenant à se livrer et à réfléchir sur les raisons et conséquences de leurs actes. Elles se retrouvent parfois seules face à la caméra, dans des plans dénudés, d’une grande rigueur formelle.

Sunless Shadows

Copyright Les Films du Whippet

Un paradoxe s’installe dans ce centre fermé qui n’a rien d’anxiogène et de violent, comme si le lieu les protégeait de l’extérieur. Ces jeunes iraniennes, qui ont assassinées des hommes avec l’aide de leur mère dans certains cas, sont davantage en sécurité dans cette prison dorée, espace où la parole circule, où la communication est possible. Le cadre n’a rien d’étouffant entre une cantine spacieuse, des pièces agréables et un extérieur presque apaisant protégeant cette population féminine des hommes, hors champ de la première à la dernière image. Le réalisateur noue un dialogue pudique et juste, solidaire pourrait-on avancer avec ces criminelles dont il essaie de comprendre le geste et les motivations. Evidemment, le propos est édifiant mais jamais appuyé, sous-tendu par cette idée que la liberté n’est pas toujours là où elle semble être. Le réalisateur pointe aussi l’angoisse de l’après, lorsque ces iraniennes seront dehors, à nouveau confrontées à une réalité qu’elles contestent sous différentes formes, avec plus ou moins de virulences. D’autant que certaines d’entre elles ont des enfants en bas âge.

Sunless Shadows

Copyright Les Films du Whippet

Pour en revenir à la question de départ, et le cinéma dans tout ça ? A-t-il sa place ? Suffit-il juste d’enregistrer le réel et d’aligner les interventions aussi émouvantes soient-elles pour réussir un documentaire ? Non bien sûr !  Mais, Sunless shadows s’avère très soigné, privilégiant une sobriété visuelle, un montage apaisé agençant brillamment les diverses situations sous une belle lumière. Il ne s’agit pas d’un documentaire coup de poing embarrassant, caméra à l’épaule et racoleur comme on en subit trop fréquemment. Juste un beau film poignant, toujours attentif à sa forme sans jamais l’exhiber. Dans cette chronique carcérale singulière, Mehrdad Oskouei saisit des bribes d’espoir, des moments de vies dans les regards des prisonnières, sans éluder la gravité de la situation actuelle dans un pays où la femme peut en arriver au meurtre lorsqu’au fond elle ne souhaite que s’exprimer et revendiquer ses droits.

 

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A propos de Emmanuel Le Gagne

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