Introduit par un rêve avant d’en reprendre les codes, passant d’un sujet à un autre sans manières, mêlant le dessin au 8mm, à d’autres images brassant souvenirs, commandements bouddhistes, considérations post 9/11… Heart of a dog déjoue les a priori : œuvre d’une plasticienne et performeuse majeure de la scène new-yorkaise mais film d’une légèreté enveloppante (non pas qu’il soit superficiel mais plutôt délicat – comme une brise d’été…), en cela profondément apaisant, parlant au cœur autant qu’aux sens, il écarte tout hermétisme et enchante par sa simplicité. À qui prétendra qu’il aurait davantage sa place dans un espace d’art contemporain, il sera répondu qu’une salle de cinéma s’avère beaucoup plus confortable et intime pour partager la promenade mentale et sensorielle de Laurie Anderson.


© Tamasa Diffusion

Commande de la chaîne Arte, présenté en 2015 aux Festivals de Deauville et de La Roche-sur-Yon, Heart of a dog sort donc en salles quatre années après sa production. Détaché de toute immédiateté, il n’en souffrira pas. Déambulation artistique s’interrogeant sur la disparition, celle des souvenirs et des êtres, la réapparition des uns et le départ des autres, la manière dont les histoires et les rêves les construisent, le film dépasse sa propre temporalité.

La voix dit, raconte, invente, réfléchit. Avec le même ton, plaçant toute évocation au même niveau que les autres, le récit, journal filmique à la première personne, part du souvenir de la chienne de l’artiste, Lolabelle, pour effectuer un travail mémoriel et introspectif qui a l’élégance d’éviter tout narcissisme. Parce que Laurie Anderson n’oublie pas d’être drôle et qu’elle installe dès la première scène un climat de connivence entendu, l’intimité partagée échappe aux habituels débordements de l’autofiction pour devenir amicale et familière.


© Tamasa Diffusion

Alors que la matière du projet et la rigueur de l’artiste laissent imaginer une élaboration méthodique, Heart of a dog donne le sentiment de se développer au moment où il se dévoile, cheminant au gré de la double bal(l)ade d’une narratrice qui ne perd jamais le fil et, de pensées en évocations, construit un autel imaginaire aux disparus. Car, au-delà du dispositif (vie, mort et réincarnation de Lolabelle), Laurie Anderson revient sur les dernières heures de sa mère et évoque, sans le dire, le départ de son mari, Lou Reed, à qui elle dédie son film.

Fille fictive de l’artiste, Lolabelle pense, peint, joue du piano, gère un compte Facebook. La manière dont les informations s’énoncent ne les rend pas risibles mais évidentes. Laurie Anderson ne cherche ni à convaincre ni à expliquer. La grammaire du rêve (un sujet chassant l’autre sans transition, revenant parfois, tous alimentant finalement les mêmes questions : «que sont les histoires ? Comment sont-elles construites et comment sont-elles racontées ?») lui offre la possibilité de recréer la spontanéité du monologue intérieur.

Journal à haute voix, champ d’expérimentation narrative et formelle, Heart of a dog se perçoit aussi comme la méditation bouddhiste d’une femme qui entend le monde à sa manière : «il n’y a qu’une règle avec le bouddhisme, et c’est la même règle que vous suivez en tant qu’artiste, c’est d’être en pleine conscience. C’est tout.» Narratrice omnipotente et malicieuse, aussi lunaire que terrienne, Laurie Anderson se livre alors à cœur ouvert dans un film fluide aux mille vertus qui se vit aussi (et peut se revivre à l’infini) comme une expérience ASMR dans laquelle sa voix, oscillant du grave à l’aigu, se mêle à un violon solitaire ou des compositions synthétiques.

Culturopoing accompagne la sortie française du film en partenariat avec Tamasa Diffusion.

 

 

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