Nous n’irons plus au bal  1

Musicalement et symboliquement, Scott Walker représente à mes yeux un modèle absolu tout comme Mark Hollis l’incarnait et continuera à l’être ( 2 ).

Ces deux musiciens ont commencé leur carrière dans l’engrenage de la musique la plus commerciale pour atteindre avec dignité leur propre liberté expressive en se retirant de l’univers de l’industrie du spectacle telle qu’ils l’ont pourtant trop bien connue et servie. Il faut saluer le courage et une détermination sans faille pour réaliser ce qu’ils ont réussi à atteindre avec le minimum de concession, chacun à leur manière, en restant fidèle à leurs convictions et sans jamais se retourner du côté du conformisme voire d’un savoir-faire trahissant l’épreuve ainsi contractée.

Scott Walker ( 3 ) n’a sans doute pas su au départ que son pseudonyme baliserait, telle une prémonition, un chemin des plus exemplaires. Comme on le sait, son succès au sein de la formation The Walker Brothers dépassât à un moment donné le score des ventes des Beatles. Pour autant, il préra se diriger dans une direction de plus en plus singulière jusqu’à disparaître, mais pour mieux revenir, d’une manière stupéfiante et déterminée dans son inquiétude existentielle, en livrant une musique sidérante et de plus en plus extrêmement tendue. Ce qui est troublant et bouleversant c’est de mesurer que ce à quoi nous avons assisté sous son emblème, touche fatalement à une fin. Sans doute à une fin de partie dans l’implacable tonalité de Beckett. Un autre théâtre s’est ouvert dans cette dramaturgie formée dans une narration qui s’est imposée par raclures de la forme chanson pour arriver à des morceaux composés de scènes articulées par de violents contrastes au coeur d’une béance, d’un vide dont l’acoustique d’une réverbération parfois si froide laisse entendre l’espace du huis-clos.

L’amplitude du spectre de l’expressivité aura été avec Scott Walker entièrement traversée dans l’épreuve, voire dans le pacte du sans retour. Sa voix avec le temps et ce que la vie impose à celle-ci dans cette doublure en français qu’est la voie, est devenue de moins en moins enchanteresse. On mesure dans son timbre qu’elle a retiré son étoffe de crooner et de séducteur. Ce n’est plus la même région qui vient vibrer à travers ses cordes vocales. C’est même tout le contraire qui a envahi la scène dorénavant déserte où sa voix vient résonner dans un hurlement de cordes. La mélodie la plus suave et délicate de ses débuts, enchâssée dans des orchestrations magnifiquement convenues, glissera step by step jusqu’au cri, aux crissements des instruments ou de diverss objets frappés, avec, pour paroxysme cruel, la percussion des poings s’enfonçant et frappant la chair ( 4 ) même du corps d’une carcasse animale placée dans le studio d’enregistrement ; la frappant pour faire le plus justement possible écho à la blessure laissée et transmise par un cauchemar audible ou via la référence à un épisode de notre histoire comme par exemple avec le titre Clara.

Dès lors, son chant est devenu celui d’un exil dans le sillage de deux figures archétypes : celle d’Adam et celle d’Orphée. C’est en ce sens que je perçois un étrange croisement entre un paradis perdu et l’expression manifeste de la perte d’Eurydice. Ainsi la fonction de la mélodie chez Scott Walker désignerait dans sa chute cette double lecture expliquant peut-être avec plus d’acuité la raison de telles limbes qui surgissent dans sa production. Le tour de force de Scott Walker aura été d’avoir eu le courage de chanter jusqu’au bout de ce qui lui était possible à travers une œuvre incarnant ce désenchantement des plus emblématiques certes depuis la nuit des temps mais avec lui jusqu’à cette limite qui est la sienne. 

Un tel cheminement à ce niveau d’exigence ne pourra plus se reproduire ainsi ( 5 ). C’est une fin en soi, une voie sans issue pour quiconque oserait en emprunter, de près comme de loin, le parcours, à l’instar de cette limite que Marcel Duchamp et John Cage par exemple ont pu atteindre aussi bien en ouvrant un espace qu’en le refermant derrière eux.

Avec Scott Walker s’arrête un chemin. On ne peut qu’en prendre connaissance avec l’interdit de le suivre. Toute répétition ou imitation s’y abîmerait de manière ridicule et comme réification. Cette voie est celle de son sacrifice. Son œuvre est une entorse au postmodernisme comme une gifle à la fois au retour de la musique tonale (dont elle est le fruit tardif), mais aussi de la musique répétitive figée dans son mouvement quasi perpétuel.

A son échelle, la musique de Scott Walker condense et incarne magistralement un début et une fin comme la vie nous en impose la trajectoire. Une telle œuvre dévoile aussi que l’Univers, qu’on le veuille ou non, a certaines limites. Le code de la représentation fut ici consommé à l’épreuve de la radicalité. Il n’y a plus rien à voir devant une caméra ou un avatar, sinon l’homme dans sa plus simple et directe expression. Libre  enfin de son reflet. David Bowie ne s’y était pas trompé voyant en lui un modèle éthique devant lequel il ne pouvait que s’incliner ( 6 ) L’homme Walker se retire dans le désert. Il y médite et adopte un look incognito mais transfuse à sa musique la brûlure d’une sacralité incantatoire comme aucune autre musique n’aura osé la métamorphose dans le registre de la musique populaire. La musique comme le cauchemar se font chair ici au fur et à mesure d’une stigmatisation passant par l’épure, la coupure et la friction d’un atome, qui dans un silence angoissant toucherait à la moelle d’une essence. Sa musique des dernières années arrive incroyablement d’ailleurs à ressembler au théâtre de la psychose transcendé au coeur du cinéma de David Lynch.

Sa disparition laisse un vide immense car sa voix au vertige certain, expression vocale qu’il m’a fallu adopter voire apprivoiser au début, est aussi incandescente aujourd’hui dans les deux sphères de la musique à partir de cette ligne traversant exemplairement les deux traditions de la musique (musique populaire et musique savante). Sa signature, dans sa vérité la plus libre comme la plus violente de son œuvre, révèle une mesure du monde à partir de laquelle nous pouvons discerner et mieux saisir ce qui est superficiel et ce qui s’y oppose. En cela, elle aurait aussi une forme de fonction telle un corps comme une caisse de résonance à travers laquelle tant la musique populaire que la musique dite savante (née des calculs les plus élaborés mais le plus souvent aux desseins illusoires, académiques et gratuits) peuvent être appréhendées selon le critère d’une exigence par-delà les cadres qui séparent tel et tel répertoire. Ainsi sa musique impose la mesure d’un effroi. 

Merci à cet Orphée supplémentaire, celui aux ailes brûlées (Engel) d’avoir été là. Tel quel pour incarner et donner exemplairement, à celles et ceux qui savent entendre et reconnaître toute l’intensité, la droiture et la beauté des valeurs de son œuvre total. Un rayonnement ancestral le parcourt et celui-ci n’est pas sans rappeler également une dévotion des plus anciennes au feu sacré.

L’œuvre de Scott Walker sonne aujourd’hui plus qu’hier comme une exigence : prendre en considération qu’une fin est possible par-delà celle de sa musique. Tantôt anachorète, tantôt troubadour du présent, il nous somme de l’entendre et d’en mesurer la dérive (The Drift) qu’il aura su malgré tout, et grâce à lui, magnifier à travers ce grand frisson d’une danse macabre hallucinée.

 

Franck Yeznikian est compositeur.
Son site : https://www.franckyeznikian.com/

(Photo : Jamie Hawkesworth  / trouvée sur le site du label 4AD).

Notes :

1 And Who Shall Go to the Ball? And What Shall Go to the Ball? Partition écrite pour violoncelle solo, sampler et orchestre, en 4 mouvements pour accompagner une chorégraphie : https://en.wikipedia.org/wiki/And_Who_Shall_Go_to_the_Ball%3F_And_What_Shall_Go_to_the_Ball%3F

2 L’ annonce officielle de la disparition de Scott Walker survient le 25 mars lors même que celle de Mark Hollis nous est parvenu le 25 février.

3 Né Noel Scott Engel le 9 janvier 1943 aux États-Unis, et cédé le 22 mars 2019 semble-t-il à Londres.

4 II y a un esprit dans la chair mais un esprit prompt comme la foudre. Et toutefois l’ébranlement de la chair participe de Lal substance haute de l’esprit. Et toutefois qui dit chair dit aussi sensibilité, c’est-à-dire, appropriation mais appropriation intime, secrète et profonde, absolue de ma douleur à moi-même, et par conséquent connaissance solitaire et unique de cette douleur. Antonin Artaud, Position de la chair, in L’Ombilic des Limbes, Poésie / Gallimard, Paris, 1984, p.191.

5 Scott Walker fut semble-t-il le premier à traverser ce fleuve. On peut aussi penser, à côté de Mark Hollis, à David Sylvian (1958) qui lui aussi a pris ses distances. Passant plus de temps à penser, à interroger le monde, à le questionner sous la forme de poèmes, de photographies, de lectures que de se sentir obligé de jouer le jeu auquel il aura un temps participé. On peut d’ailleurs mesurer chez David Sylvian aussi l’impact qu’a eu la musique contemporaine à travers l’usage de samples provenant d’œuvres comme celles de Morton Feldman et de Luigi Nono.

6 Il y a une fascination partagée entre Bowie et Walker qui fut son cadet de 4 ans. Bowie rendit plusieurs fois hommage à Walker. Et ce n’est pas un hasard si Ziggy Stardust reprend précisément Amsterdam et My Death – deux titres du grand Jacques Brel, autre modèle impeccable -, dans les pas de Scott Walker qui les chanta quelques années auparavant. Bowie reprit magnifiquement le titre Nite Flights dans l’album Black Tie White Noise (1993) et commença un travail de production en 2001 pour réaliser Scott Walker 30Th century Man, seul film documentaire que nous avons la chance d’avoir.

 

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