Comédien apparu au milieu des années 2000, d’abord en tant que second rôle dans les réalisations de Judd Apatow (alors le golden boy de la comédie US, appréhendé comme le possible successeur de John Hughes), 40 ans, toujours puceau (The 40 Year Old Virgin) et En cloque, mode d’emploi (Knocked Up), Jonah Hill connaît le succès dès son premier rôle en tête d’affiche en 2007 avec Supergrave (Superbad) de Greg Mottola. Cet excellent teen-movie, irrésistiblement drôle, faussement futile et véritablement profond, produit par Apatow et écrit par le tandem Seth Rogen/Evan Goldberg, révèle également Michael Cera (Juno, Be Bad !, Nick and Norah’s Infinite Playlist) et Emma Stone. Fidèle à son ami réalisateur et producteur, on peut le retrouver les années suivantes dans le mal-aimé mais passionnant Funny People ainsi que le fendard American Trip (Get him To the Greek) de Nicholas Stoller. S’il s’impose rapidement comme une valeur sûre de la comédie, sa carrière va connaître deux tournants qui vont emmener l’acteur dans une autre dimension. D’un côté, ses incursions vers un cinéma dit « d’auteur » (on avoue sans complexe largement préférer l’œuvre de Judd Apatow à celle de Bennett Miller) avec Le Stratège (Moneyball) de Bennett Miller (qui lui vaut une nomination à l’oscar du meilleur acteur dans un second rôle) puis deux ans plus tard une prestation remarquée dans Le Loup de Wall Street (The Wolf of Wall Street) de Martin Scorsese (qui lui vaut une seconde nomination aux oscars dans la même catégorie) en faisant le temps d’un film l’héritier d’un Joe Pesci. De l’autre côté, l’adaptation à succès de la série télé 21 Jump Street, en plus d’être une réussite inattendue, laquelle donnera lieu à suite, 22 Jump Street, marque ses débuts comme scénariste. À observer de près ce parcours, marqué par un désir constant d’évolution, le passage à la mise en scène semblait n’être qu’une question de temps. Sa première réalisation s’intitule 90’s (Mid 90’s en version originale) et nous plonge dans le Los Angeles des années 90, où l’on suit Stevie (Sunny Suljic), un jeune garçon de 13 ans ayant du mal à trouver sa place entre sa mère (Katherine Waterston) souvent absente et un grand frère (Lucas Hedges) caractériel. Quand une bande de skateurs le prend sous son aile, il se prépare à passer l’été de sa vie…

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Premier constat, 90’s s’inscrit à la fois pleinement dans un genre qui a fait éclore puis exploser Jonah Hill, le teen-movie (Superbad puis 21 Jump Street) tout en explorant un versant autre que celui auquel il s’est confronté comme acteur, ici plus « indé », plus « underground ». Les premières images, le logo de la société de production et distribution A24 reconstitué avec des skateboards, puis l’observation en plan fixe d’un couloir aux couleurs verdâtre dans une lumière crue, une image dépouillée d’afféteries quelconques, le tout au format 4:3, évoquent facilement le Larry Clark de Kids. Une référence accentuée par la période durant laquelle va se dérouler l’action mais aussi par le choix de confier l’image au chef opérateur Chistopher Blauvelt, à l’œuvre sur Restless et Don’t Worry, He Won’t Get Far on Foot de Gus Van Sant, soit entre autres le producteur de Kids ainsi qu’une apparition furtive d’un certain Harmony Korine (pour qui Jonah Hill a tourné dans le futur The Beach Bum qui fut avant toute chose le scénariste prodige du premier long-métrage de Larry Clark). Cette influence qui pourrait être pesante, le néo-réalisateur s’en affranchit pourtant assez rapidement avec une assurance discrète. En laissant place à une multitude de références issues de la pop culture de l’époque (les tortues ninjas, Hulk Hogan, Street Fighter,..) mais aussi d’un hip-hop aujourd’hui considéré comme old school (Mobb Depp, Nas ou même le look très « Eminem » du personnage du grand frère campé par Lucas Hedges) est induite, au moins implicitement une « couleur » plus lumineuse. Impression qui se confirme au fur et à mesure qu’avance le long-métrage et que se dessine un regard de metteur en scène empreint d’une bienveillance le rapprochant d’un autre cinéaste que l’on adore, également apparu au cours des années 90, Richard Linklater. Dans cette première réalisation, il est moins question d’affirmer un éventuel style reconnaissable, que de raconter un parcours initiatique codifié (dont on ignore la part autobiographique et finalement peu importe) avec le désir palpable d’en trouver la vérité afin de le retranscrire avec le plus d’authenticité possible à commencer par ce passé proche qui renvoie à la propre jeunesse du comédien.

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Tendre, drôle, sensible, 90’s, accompagne son jeune héros de son passage de la préadolescence à l’adolescence, en ne négligeant aucun des passages obligés (recherche de repères, rébellion, première cigarette, première cuite, premier rapport sexuel,…) inhérents à la période, lesquels sont rejoués, revisités avec une délicate singularité. Jamais démonstratif, le film bénéficie d’une écriture précise et mature, jouissant du recul de son auteur sur ce qu’il raconte ainsi que d’une mise en scène discrète mais « libre »trouvant toujours la bonne distance vis-à-vis de ses acteurs et de l’action. Sensation de synthèse parfaitement digérée, comme si Jonah Hill parvenait à mettre à profit des enseignements reçus auprès des nombreux cinéastes avec qui il a travaillé de Gus Van Sant à Martin Scorsese en passant par Judd Apatow, les frères Coen, Greg Mottola ou même Todd Phillips. Aussi adroit et fin pour filmer l’intime et l’implicite, que capter une énergie collective (renvoyant aux films de « potes » dans lesquels il a débuté) dans ses élans de liberté, qu’il s’agisse d’une bande de skateurs, d’une poursuite avec la police etc. À l’instar de cette séquence de soirée, d’abord observée par bribes d’images quasi fixes et elliptiques, telles des photos prises sur le vif (une façon de préfigurer l’ère des réseaux sociaux qui se répandra massivement quinze ans plus tard) ramenant chaque situation à l’essentiel, suivie de deux belles scènes de rencontres. Alors la camera se rapproche et se pose, captant des instants au charme ravageur de simplicité, désarmants de justesse, mettant ses personnages à nu avec une pudeur étonnante. La réussite de ce long-métrage est indissociable de la pertinence de son casting mêlant comédiens de métier et débutants (en contrepartie skateurs chevronnés et professionnels). Dans le rôle principal, Sunny Suljic, vu dans le surpuissant Mise à mort du Cerf-Sacré de Yorgos Lanthimos et croisé par Jonah Hill sur le tournage du beau film de Gus Van Sant, Don’t Worry, He won’t Get Far on Foot, est formidable, stupéfiant de naturel, constitue la plus belle révélation du film, tandis que Lucas Hedges surprend dans rôle légèrement différent de ceux auxquels on le cantonne depuis Manchester by the Sea. Un mot enfin pour conclure sur la bande originale du film alternant entre les superbes compositions des toujours inspirés Trent Reznor et Atticus Ross, et classiques des années 90 allant de Cypress Hill à Nirvana, de Herbie Hancock aux Pixies. Omniprésente mais jamais envahissante la musique, achève de nous emmener aux côtés de son héros au cœur de problématiques et conflits universels, renvoyant chacun à ses propres expériences avec une intense et infinie douceur.

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Critique publiée pour sa sortie salles le 23 avril 2019

Sortie DVD et Blu-ray et VOD le 3 septembre

 

 

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A propos de Vincent Nicolet

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