Une première version de cette chronique était parue lors de la présentation du film au Festival des 3 Continents de Nantes  en novembre 2014, où il a remporté la Montgolfière d’Or.

C’est une interrogation assez récurrente depuis que Hong Sang-soo est passé exclusivement à un cinéma au budget microscopique, conçu au jour le jour d’un tournage vu comme expérience fondamentale, semblant retrancher à chaque fois un peu plus d’éléments narratifs : jusqu’où le cinéaste peut-il tenir dans cette méthode radicale et conserver le naturel de son écriture?

Hill of Freedom, qui semble moins limité que Sunhi malgré sa durée, peut ainsi se voir comme un énième concentré de l’art du cinéaste par la variation de certains plans (les tablées alcoolisées, le couple enlacé post-coït…), de certaines situations (l’usage d’un anglais touristique, la « bagarre » de deux hommes pour une femme…), ou de certains gags (la peur des chiens…). Mais ce serait un peu illusoire et en faire une généralité, ce dernier opus à la structure une nouvelle fois inédite ne reprenant qu’un principe voisin de celui animant le Pouvoir de la Province de Kangwon ou HaHaHa… Soit deux personnages paraissant se suivre à la trace, dans des espaces identiques (ici réduits à un pâté de maison, celui-là même de The Day He Arrives), au sein d’un subtil décalage temporel… voir même de réalité (comme si le héros, finalement, aimait une femme évoluant dans un monde parallèle, sans que cet aspect ne soit souligné par des frontières sociales ou sentimentales : d’ailleurs on ne saura jamais rien du rejet initial de la seconde pour le premier).

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Moon So-ri, Lee Min-woo et Ryo Kase

Hill of Freedom (nom de l’un des cafés du film) s’est manifestement construit sur deux postulats : la possibilité d’un tournage avec l’acteur japonais Ryo Kase (vu chez Clint Eastwood et Takeshi Kitano), qui avait manifesté de l’intérêt pour le réalisateur… et cette idée d’une femme découvrant, après un accident, une série de lettres dans un ordre non chronologique, où peut-être même un élément pourrait être manquant. Via cette structure narrative, le cinéaste a trouvé sans doute l’un des meilleurs moyens de faire coïncider son travail matinal d’écriture, au jour le jour du tournage, avec la construction même de son film. Cette correspondance peut parfois prendre une certaine dimension didactique, comme si le processus de création se livrait ici en toute transparence.

Chaque lettre permet au cinéaste de « recommencer » à zéro son récit presque aléatoirement, de réorganiser des rencontres ou annihiler certains évènements, comme un fantasme de l’ardoise, déjà vu ailleurs sans son cinéma. L’éclatement n’est jamais là pour justifier un puzzle aboutissant à une seule ligne directrice, une seule image à retenir… même s’il en donne subtilement l’illusion au spectateur avec cette sensation de fil rouge très net (lecture des lettres et potentielle réunion du couple), jusqu’à adopter des canevas épistolaires quasi lubitschien , auxquels on se laisserait prendre sans trop de mal : ce n’est pas le genre du réalisateur bien évidemment, et les dernières minutes pourront laisser tour à tour agacé, amer ou hébété.

Récemment, une étude canadienne (1) s’est intéressée à mettre en parallèle Hong Sang-soo avec le philosophe français Clément Rosset et plus particulièrement son « Traité de l’Idiotie » : l’idée est tout à fait pertinente, notamment sur l’aspect à la fois déterminé et quelconque du réel (on appréciera encore la manière dont le quartier ancien et touristique de Bukcheon est ici réduit à un espace particulièrement resserré, ordinaire, loin de toute tentation du typique… et pourtant on en retire un émerveillement paradoxal dans la déambulation). Pas véritablement de désespoir, ni même de tragi-comédie ou de cynisme à retirer de ce postulat, mais plutôt une fois de plus une concentration sur l’instant (lui-même une unité de temps bien friable), sur la complexité des ressentiments où de la catégorisation définitive d’une expérience ou d’une situation. Comme chez Clément Rosset enfin, il y a clairement une défiance vis-à-vis de tout ce qui pourrait mener à la « grandiloquence » dans un point de vue ou une esthétique.

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Seo Young-hwa et Ryo Kase

Hong Sang-soo fait vivre ici à son héros à la fois un espoir romantique et mélancolique, le plaisir de l’ivresse dionysiaque et du coton épicurien, l’ennui et l’amitié, la concordance fugace des corps… Mori avance comme un météore peinant à se recentrer sur la ligne directrice qu’il cherche pourtant à tracer (l’une des beautés du film étant cette conscience sans gravité de la condition d’errant, rarement aussi affirmée chez le cinéaste, et situant le film assez loin de l’obsession vu dans Sunhi, celle d’aller au fond des choses, de se « connaître » ). Tout du long, il se ballade comme une figure quasi naïve avec ce petit livre sur « le Temps », exposant notamment (souvent ivre bien sur) la contradiction du concept,  pure construction artificielle auquel on ne peut pourtant  échapper en tant qu’être humain… Tandis que dans HaHaHa, le héros était invité à oublier le mot pour « voir » la chose, ici c’est soudainement encore un peu plus compliqué.

Plus qu’une démonstration par le récit (Clément Rosset dans Traité de l’Idiotie se base notamment sur Malcom McLowry, et l’ivresse du héros d’Au-dessous du Volcan, qui reste peut-être malgré tout plus teintée de fatalité romanesque), le cinéma d’Hong Sang-soo permet finalement d’exposer des problèmes philosophiques comme rarement on parvient à le faire dans la fiction, en se basant notamment sur les confrontations incessantes entre personnages, souvent remis en question au cœur d’un dialogue ou d’une dispute arrosée, ou par l’ébauche de romances fragiles… La singularité du film étant qu’ ici le personnage de Mori semble avoir atteint un certain point d’acceptation de sa condition.

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Ryo Kase et Kim Ee-song

On reproche souvent au réalisateur son univers fermé de professeurs, d’artistes, d’étudiants ou tenanciers de bars, comme des bulles en à côté de la société : ici pourtant il s’attelle à proposer un héros au chômage, et un comparse surendetté qui vit au crochet de sa tante… mais même à ce niveau, malgré deux scènes évoquant clairement l’humiliation et le rejet social, c’est toujours un réel qui se trouve au-delà de ces seules considérations sociologiques qui est finalement le plus puissant à l’écran, celui qui à la fois trop limpide et complexe échappe à l’entendement des personnages. Avec la courte apparition de la jeune fille paumée jouée par Jeong Eun-chae (ex Haewon), faisant irruption au milieu des deux « losers » de l’auberge, la tentative de raccorder comportement et compréhension profonde d’une situation demeurera d’ailleurs une nouvelle un échec patent. Il reste le rire et la poésie de cet ordinaire qui s’entrechoque aux désirs.

Le cinéaste intègre pleinement à cela l’exploration d’un très fin versant onirique, ce dernier faisant désormais clairement partie de son langage cinématographique : la lecture des lettres peut introduire une rêverie de son auteur sans crier gare, du moins elle se manifeste au spectateur par des dérèglements particulièrement futiles (une voix en écho, un dépouillement légèrement plus poussé…). En contrepoint de cette subtilité pourtant, un plan de « réveil » dessinant l’ombre nocturne de Ryo Kase peut aussi se révéler comme l’un des plus franchement « fantastique » et graphique de la carrière de Hong, lequel est donc loin d’avoir épuisé son expression.

En 66 minutes (durée la plus courte pour le cinéaste à ce jour), Hill of Freedom peut régler son compte à une partie de la conception qu’on se fait du cinéma: plus qu’un avant-gardiste jouant d’une forme de déconstruction tapageuse, Hong Sang-soo agit une nouvelle fois insidieusement sur le langage pour le libérer de toute forme solennelle. Plus que cela, c’est peut-être un cinéma avant tout thérapeutique, tant il invite à voir différemment…

Hill of Freedom (자유의 언덕) / Réalisation et scénario : Hong Sang-soo / Photographie : Park Hong-Yeol / Musique : Jeong Yong-jin / Avec Ryo Kase, Moon So-ri, Seo Young-hwa, Kim Ee-song, Lee Min-woo, Jeong Eun-chae… / 66 minutes / Distribution France : Les Acacias.


(1) Albert, Christine, L’Idiotie du réel, de Hong Sang-soo à Clément Rosset, Université de Montréal, 2013 : https://papyrus.bib.umontreal.ca/xmlui/handle/1866/10274

Crédits Photos : JEONWONSA Films, Les Acacias

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