Chef opérateur de Yann Arthus-Bertrand et militant d’Extinction Rebellion, Emmanuel Cappellin signe un premier long-métrage documentaire passionnant et singulier sur le réchauffement climatique et ses conséquences dévastatrices. Cet essai est né de sa volonté d’étudier le sentiment d’éco-anxiété – la sensation de détresse et d’angoisse causée par la prise de conscience que les changements environnementaux conduisent à un effondrement de la civilisation humaine – et d’offrir des réponses à ceux qui en souffrent. En se concentrant essentiellement sur les dommages émotionnels et psychiques occasionnés par cette connaissance, Une fois que tu sais se distingue des autres œuvres consacrées à la cause écologiste et offre un point de vue innovant sur un sujet qui reste bien souvent l’objet de discussions stériles. Le titre, qui reprend la réplique d’un écrivain interrogé, a donc valeur de programme : une fois que l’on sait que l’humanité suit un chemin qui la conduira à la catastrophe, on ne peut plus rester la même personne. Dès lors, comment vivre avec la conscience qu’une catastrophe est possible et comment y résister ? C’est tout l’enjeu de ce film qui cherche à reprendre espoir et à trouver des solutions au défi majeur de notre siècle.

©Nour Films

S’il se révèle très instructif, le documentaire ne prend jamais la forme d’un cours magistral qui nous alerterait sur le devenir sinistre de notre planète puisqu’il part du principe que cet exposé est désormais connu de tous. Ce qui intéresse le réalisateur, c’est de savoir comment les citoyens vont y répondre et comment peuvent-ils s’organiser pour y faire face de la meilleure manière possible, pour faire en sorte que la solidarité prime sur les divisions. La première étape de ce processus qu’il étudie réside donc dans notre difficulté à prendre conscience de cette vérité qui nous dépasse, car il subsiste une dissociation entre notre savoir et notre faculté à l’assimiler. Comme le dit une dame interrogée, « je sais mais je ne peux pas y croire. » L’autre phase consiste à réfléchir aux nouveaux moyens d’actions collectifs qui permettront de résister au bouleversement de notre écosystème. Pour réfléchir à ce mouvement futur, la science ne saurait suffire et le cinéma apparaît naturellement comme un médium adéquat car, comme le dit Cappellin, il nous faut « inventer de nouveaux récits ».

Celui qu’il nous propose est d’abord de nature autobiographique puisqu’il nous raconte son cheminement vers l’engagement politique. A la manière d’un Antonio Muñoz Molina en littérature, le cinéaste part de l’individuel pour toucher à l’universel, en faisant en sorte que son intimité mise à nu résonne en chacun d’entre nous. Fil conducteur d’une narration qui s’articule autour de sa rencontre avec cinq savants internationaux qui apportent à chaque fois un éclairage différent sur le réchauffement climatique, cette expérience personnelle permet également d’éviter l’écueil d’un discours moralisateur et purement informatif. L’auteur confie ses doutes et avoue ses écarts à l’engagement écologique – prendre l’avion, avoir un enfant, etc -, ce qui lui permet d’incarner son propos et de le rendre plus humain. Dès l’ouverture, il affiche son souhait de remettre du concret au centre d’une réflexion qui reste parfois trop abstraite. Les premières minutes, empreintes de poésie s’attardent sur les arbres, les insectes, les plantes ; autant d’éléments qui agrémentent notre quotidien et qui sont menacées par le dérèglement de la Terre. Ces quelques plans annoncent la démarche du documentariste : privilégier le poids des images à celui des mots afin que les problématiques environnementales délaissent leurs costumes d’énoncés théoriques pour devenir des réalités sensibles.

Ce procédé s’énonce presque explicitement lorsque le réalisateur demande, à plusieurs reprises, aux scientifiques de recourir aux dessins pour représenter les émotions que ces tendances angoissantes leur inspirent. Ces ébauches représentées à l’écran donnent à chaque fois une autre portée aux déclarations des chercheurs et accentuent leur impact. Le film convainc alors par sa volonté d’allier le geste esthétique à la pertinence du propos et part à la recherche de ces images qui permettront d’ajouter, à l’intelligence du discours scientifique, la puissance d’un affect. Ici, on retrouve un oiseau seul, perdu dans une salle d’un porte-conteneur – dernières traces d’une nature dans une société consumériste qui travaille à sa destruction – quand là-bas, on aperçoit un interminable échange de raquettes entre des touristes sur une plage, faisant écho aux explications de Richard Heinberg selon lesquelles fonder l’avenir économique de la Grèce sur le seul tourisme est, aujourd’hui, un mouvement vain et stérile. Il s’agit de faire prendre conscience aux spectateurs par des ressorts émotionnels davantage que par des arguments rationnels, comme l’explique Saleemul Huq, expert du GIEC : « En terme de communication, il est important de trouver pour chaque individu un déclencheur émotionnel qui permettra de saisir ce qu’implique pour lui le réchauffement climatique.» Si le complexe visuel sert à dessiner des phénomènes impalpables, le son est utilisé pour rendre compte du désordre qui règne chez les dirigeants internationaux, aveugles et inquiets quant au besoin de prendre des mesures radicales. À plusieurs reprises, les discours des hauts responsables se superposent et se confondent dans un brouhaha qui traduit efficacement l’incapacité des décideurs du monde à parler d’une seule et même voix.

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La variété des profils des scientifiques rencontrés permet au réalisateur d’offrir une réflexion plus large en liant l’environnement à d’autres problématiques cruciales de notre temps. Comme le souligne le chercheur bangladais, l’effondrement de notre écosystème n’est pas un élément parmi d’autres du dérèglement du monde mais il en est la base souterraine, la source cachée d’un grand nombre des maux de notre siècle – les migrations forcées, les guerres, le terrorisme, les famines, etc. Il est également le premier générateur des inégalités du monde : certains pays, comme le Bangladesh, sont déjà dans l’obligation de s’adapter aux catastrophes pour continuer à vivre. Toute la séquence qui se passe dans ce territoire est certainement la plus éclairante puisqu’elle apporte un regard nouveau sur un sujet trop souvent considéré d’un point de vue européen. Le passage avec Suzanne Moser, chercheuse en sciences sociales, permet quant à lui d’aborder la transformation du vivant sous un angle psychanalytique. Selon elle, il est indispensable que l’humanité accepte de perdre certains de ses attributs pour pouvoir se métamorphoser et ainsi renaître. Ses paroles invitent à tresser un lien avec le cinéma qui a toujours su réinventer à partir de l’imminence de sa possible disparition comme le relève Antoine de Baecque dans son dernier livre : « On peut donc dire du cinéma qu’il n’est vivant que de penser sa mort prochaine, d’autant plus vivant qu’il pense sa mort avec la fièvre de l’agonisant » (1). C’est ce trajet vers la résurrection que cette œuvre nous incite à suivre, se refermant sur l’image d’un garçon qui jaillit des cendres.

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(1) DE BAECQUE Antoine, Le cinéma est mort, vive le cinéma ! L’histoire-caméra 2, Ed. Gallimard, 2021.

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