« Il en va du harem aux multiples visages
Comme du dictionnaire aux rimes parfumées :
Sous l’habit, dans le mot, les formes les plus sages
Cachent leur savoir-faire et leur talent d’aimer ».
Non-dit, Yannis Youlountas, Douze nuits au sérail

Une fleur a poussé sur le terrain vague du réalisme social cannois. Cinq pétales, pour cinq sœurs possédant chacune sa couleur propre, dans une contre plongée à 90° qui relie tous les points de cette rosace à la caméra chue en son centre. Ce portrait de groupe en forme de kaléidoscope pop vient asseoir une idée esthétique et surtout thématique sur la traque sociologique pré-programmée de son troupeau d’adolescentes turques. Le récit se propose alors de servir de colonne vertébrale à leurs moments communs, toujours entravés par les tentatives de séparation de ces siamoises ou plus rarement, par l’agitation contradictoire de ces électrons libres. Car dans ce même corps animal qui constitue la nébuleuse voulue par la réalisatrice Deniz Gamze Ergüven, émoulue de la Femis en 2006 et qui signe là son premier long-métrage ( la cinéaste est elle-même la dernière d’une série de filles et ce, sur deux générations ! ), on distingue bien cinq individualités en formation. En guise de fleur donc, une orchidée sauvage, une plante carnivore peut-être, tant la plus jeune Lalé apparaît comme la tête chercheuse qui veut mordre la vie à belles dents. Ce corps changeant et inconnu à la tératologie, défie le patriarcat le plus abominable 1 et par magie -domaine éminemment féminin-, ces centauresses se muent en amazones tirant à hue et à dia pour mieux ruer dans les brancards. Cet agrégat de frangines, peaux-robes dorées et chevelures-crinières – une seule pulsation – déroule ses formes « à la féminité un peu particulière » 2 en épisodes où les jeunes filles se régénèrent pour faire bloc contre l’infortune commune. Car dans cette nouvelle chair en pleine végétation, chacune est un pétale qu’on arrache comme on tente d’éradiquer le sentiment amoureux de leurs têtes folles, une feuille qui se flétrit au fur et à mesure que la plante grandit vers la maturation et le délicat statut de femme dans une société turque cultivant les paradoxes. Et enfin dans cet organisme collectif, chaque entité est pareille à un chakra traversé par l’énergie de la jeunesse qui monte vers l’illumination et la réalisation de soi.

L’aînée, c’est la fille de la tour. Sonay, 16 ans, agite ses longs cheveux dorés et par enchantement, trouve la première la clé des champs pour répondre à l’appel du désir. Un cœur battant qui ne saurait mentir. Elle personnifie l’érotisme qui enivre jusqu’à l’oncle, maton maquignon, s’apercevant alors que grâce et féminité peuvent aussi danser pour sa fierté. La seconde, Selma, est plus effacée, cependant plus proche de la silencieuse jeune fille que fut la réalisatrice. Beauté qui se ratatine et rentre la tête dès lors qu’on va la marier. La gorge, nouée. Cette existence déjà déterminée pèse sur ses épaules, comprime son désespoir. Mais elle n’éclate pas, préférant au passage briser un tabou en silence, dans une jolie scène où elle vide tous les fonds de verres à la dérobée, pendant que l’on célèbre sa soumission. Un défi lancé à la face d’un président Erdogan qui ne cesse de multiplier les lois contre l’alcool, mesures emblématiques d’un durcissement des valeurs plus qu’impérieuse nécessité. La troisième est d’abord resplendissante. Ece ( l’anus ou non loin de là, Muladhara ), 14 ans, se débattra jusqu’au bout pour faire bonne figure, s’offrant à la hussarde au premier venu pour affirmer son corps en dernier rempart d’une liberté bafouée et conjurer le sort. Dans une ultime rebuffade, elle décidera seule des conséquences. Vient Nur et ses yeux bleus-gris comme la mer Noire. Capable de jouer la fille sérieuse et de péter les plombs dans le même mouvement. Elle lance la première provocation verbale en mettant le feu à une chaise accusée à son tour de contact impur. De son ventre émane une force étonnante, qui lui permet de parler crûment autant que de cacher le viol à sa sœur par quelques gestes pragmatiques. Et enfin la benjamine mais première tête, et bien pleine, de cette nouvelle hydre chère à Deniz Gamze Ergüven, Lalé. Dans les onze ans, encore préadolescente à la silhouette gracile mais affranchie intellectuellement. La conscience. La réalisatrice l’a nommée sa « figure de proue » 3. Elle a le regard aiguisé de la dernière-née qui a appris des autres mais devine déjà l’hypocrisie d’un monde adulte avant même qu’il n’étale ses grands discours. A l’affût, elle ignore la peur et circonscrit son sens des responsabilités à la seule fratrie. Elle incarne la véridicité du sentiment qui les unit (plutôt que le sang ). Intuitive, elle sait apprécier la moindre parcelle de vie, comme cette recette d’un chewing-gum artisanal, dont le goût merveilleux peut prolonger leur enfance. Et surtout, comme une brise côtière, elle se glisse par la moindre ouverture. Si elle a la stature du poulain, le mouvement perpétuel de l’oiseau mouche vibrionnant, Lalé, grandie trop vite, arbore aussi la crinière du titre. C’est elle la voix-off autodiégétique au timbre à peine plus mur et le personnage fil rouge ( qui veut pourtant briser celui imposé par les fiançailles ), qui ne cesse de recoudre leur corps familial décomposé et redouble de coups de pieds et de coups de cornes diablotines contre la forteresse.

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Selon la cinéaste, elle décrit dans Mustang des caractères opposés au sien ( Comment le croire en la voyant jouer les rebelles dans son beau court-métrage de fin d’études Bir damla su ( Une goutte d’eau, 2006 ) ? ). Des filles spontanées à la parole féconde, pour porter au centre son message et interpeller les chaumières avec enthousiasme. Inégalité entre les sexes, déscolarisation, enfermement, mariages forcés, violences domestiques, viols, incestes, suicide. Seul manque à l’appel de ce catalogue qu’on jurerait publié par l’Organisation Mondiale contre la Torture, le « crime d’honneur » 4 ( sujet du superbe Yol de Yilmaz Guney, à l’époque où les palmes cannoises avaient encore un sens politique développé ). Cette forme de meurtre enjolivé est pourtant palpable dans la perspective d’une scène satellitaire et qui aurait pu n’être que suggérée, celle du test de virginité que Selma doit passer à l’issue de sa nuit de noces. « Les test de virginité débouchent sur les « crimes d’honneur ». La non-virginité peut être alors une circonstance atténuante pour le meurtrier, l’état pratiquant lui-même les tests de virginités forcés. Dans les établissements scolaires, ces tests sont fréquents et exécutés par des agents gouvernementaux ». 5 Une pratique qui ignore royalement l’article 41 de la constitution turque… « La famille est le fondement de la société turque. L’état prendra toutes les mesures et créera toute l’infrastructure nécessaire pour assurer la paix et le bien-être de la famille, en particulier la protection de la mère et des enfants; ainsi que le planning familial et son application ».

Deniz Gamze Ergüven le rappelle dans plusieurs entretiens, la Turquie est le pays de tous les extrêmes. N’en déplaise à une critique unanimiste mais égrainant son chapelet de clichés limites racistes ( et jusqu’à un Bruno Gollnisch qui adore étaler les faits-divers Made in Turkey sur son site…), repoussoirs à une éventuelle intégration européenne du pays, et également véhiculés par certaines études universitaires incapables de faire de la condition féminine autre chose qu’un « indice de la modernité », 6 l’évolution complexe de la place de la femme dans la société turque mérite qu’on s’y penche plus avant, comme la cinéaste-marraine observant le cocon de Mustang. Considérée comme la pierre angulaire des changements sociaux, la condition féminine a connu de nettes avancées et contrairement aux idées reçues, ce bien avant le kémalisme, quand bien même elle partait de fort loin dans la culture ottomane.

-1847 : Interdiction des marchés aux esclaves.
-1856 : Droit des femmes à l’héritage.
-1873 : Ouverture de l’Ecole Normale des filles et premières institutrices. Enseignement primaire obligatoire pour les filles.
-vers 1890 : Développement d’associations et de nombreux journaux féminins.
-1914 : Cours universitaires pour les filles à la faculté d’Istambul ( Lettres, Mathématiques, Sciences-Naturelles ).

Ensuite, la première guerre mondiale sera comme en France et dans tous les pays européens engagés dans le conflit, l’occasion pour les femmes de s’émanciper et de rentrer dans la vie active.

-1921 : Mixité de l’enseignement universitaire.

-1923 : Création du Parti Populaire des Femmes dont l’objectif est l’égalité des deux sexes dans le domaine social, économique et politique ( dissous par Atatürk lorsqu’il crée son Parti Républicain du Peuple ).

-1924 : Fin des écoles coraniques et laïcité.
-1926 : Réforme du code civil : abrogation de la Sharia, monogamie, égalité face au divorce, partage de l’autorité parentale, égalité dans l’héritage.
-1929 : Naissance de l’Union des Femmes. 90 % des femmes d’Istambul ne sont plus voilées.

-1934 : Droit de vote et d’éligibilité ( bien que Halide Edip, écrivain, militante féministe et combattante, mais non éligible, ait obtenu des suffrages aux élections de 1919 et 1924 ).

-1935 : 18 femmes sont élues au Parlement. La nouvelle présidente de l’Union des Femmes, modérée et proche du pouvoir, dissout celle-ci, ce qui a pour effet de clôturer cette seconde vague du mouvement des femmes.

Bien qu’une partie des cadres kémalistes fassent tout pour freiner l’évolution, les femmes vont se retrouver dans le marxisme léninisme à partir de 1949.

-1966 : Egalité des salaires.
Après le coup d’état militaire de 1980, le mouvement des femmes devient une force d’opposition importante.
-1983 : IVG.
-1987 : Manifestations contre la violence domestique.
-1990 : Création du Ministère de la Femme.
-1995 : Premier centre de recherche sur la femme. 13 autres vont s’ouvrir dans les universités turques.
-2001 : Le nouveau code civil est expurgé des articles sexistes.

A partir de l’arrivée au pouvoir de l’AKP d’Erdogan ( 2003 ), qui dès 2004 souhaite pénaliser l’adultère, une droitisation de la société s’opère en Turquie, en tous points similaire à celle à l’œuvre dans la plupart des nations européennes.

Autant de rappels qui pointent les disparités entre des élites émancipées, une classe ouvrière urbaine non islamisée ( mais sous-représentée dans les études comme au cinéma ) et l’arrière-pays, cette Turquie des villages où se retrouve la célèbre dichotomie tradition/modernité, encore dominée par l’image du turc agreste à la moustache frémissante d’indignation. Un cliché qu’il faut aussi nuancer selon les derniers travaux sociologiques ou si l’on pense que la Turquie a longtemps conservé des enclaves autonomes isolées au centre du pays et d’obédience libertaire, même si la femme n’y jouit peut-être pas tout à fait de l’égalité des droits. De fait, Mustang met en scène un cas extrême de ce village, si l’on en croit une des rares visites sous les fenêtres des prisonnières qui leur apprend que toutes les filles vont se rendre au match de foot en bus. Peut-être à Trabzon, capitale de la province homonyme sise au Nord-Est du pays, soit à plus de 1000 kilomètres d’Istambul. Malgré un cadre naturel paradisiaque, cette côte qui scintille dans les yeux des gamines comme une incitation à la dolce vita, est connue comme un berceau d’idées ultras-nationalistes, charriant aussi dans les médias leurs corollaires de crimes retentissants.

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Recluses dès l’enfance et à perpétuité,
Pour le plaisir d’un homme, et en troupeau de chevrettes,
Les filles du sérail n’avaient pour exister
Que l’infini du ciel et l’écho des charrettes…
Polygamines, Yannis Youlountas, Douze nuits au sérail

Il y a une vraie divergence d’opinion entre ces adolescentes ouvertes au monde et qui jouissent de l’instant présent et la génération précédente des « mères la morale », sacrifiée sur l’autel d’un bonheur conjugal qu’elles connaissent parfois avec le temps. Dommage que le fait d’être aux côtés de ces bourgeons oblige le scénario à s’écrire par contraste. Leur sensualité s’oppose aisément à la caste des tantes et voisines « aux robes informes couleur de merde», ainsi regroupées sous un même uniforme dont l’absurde va bientôt les envelopper. Ce corps vieilli, enlaidi, engoncé dans son sac à patates, devient insolite le temps d’une saillie burlesque où une vieille attaque le compteur électrique au marteau, avant que de faire sauter l’électricité du village à coup de pierres, pour empêcher les hommes de découvrir l’impudeur des petites affichée à la télévision. La mise en scène n’est pas tout à fait à la hauteur de ce moment burlesque où se reconnaît la faconde méditerranéenne propre à la région ( notamment au cinéma géorgien… ) et qui met fin au vertige de la séquence du stade par sa chute décalée. Elle est permet surtout d’en redescendre, jusqu’à l’initiative malheureuse des femmes visant à extraire nos héroïnes de l’environnement extérieur. Sans doute pour les protéger de la violence qui couve sous les principes, décision prise par cette grand-mère problématique, bien peu logique et qui à son corps défendant, et pour ne pas contrarier son fils, va enfermer ses petites filles qu’elle adore. En construisant ce gynécée, elle livre ces corps non domestiqués à l’ogre qui a vite fait de jouer les sultans en maraude au sérail. Si elle a pu leur épargner l’acrimonie et les coups de l’oncle, elle s’est rangée, vaincue, dépassée par la force du désir de possession masculin. C’est aussi parce que Deniz Gamze Ergüven caractérise son personnage par opposition à la véritable figure tutélaire du film, l’enseignante sur qui s’ouvre et se clôt le récit et qui a su inculquer ses valeurs à une Lalé pas encore indisposée par les troubles précipités de la chimie amoureuse. En Turquie, l’instituteur suit les enfants durant cinq ans. Aussi « la maîtresse devient vraiment une « maman bis »  3 , comme un « totem » pour la cinéaste. Et si la figure iconique de l’institutrice demeure très respectée, – ce dont le spectateur ne peut prendre ici la mesure – elle n’est pas pour autant écoutée par une société qui déscolarise ses pupilles.

Le scénario achoppe aussi sur le typage excessif des personnages masculins… Si l’oncle est l’unique antagoniste, le mari de Sonay se révèle un prédateur en herbe. Cet air de la solliciter en silence, son drôle de regard quand elle fond pour lui lors du repas de fiançailles et sa placidité alors qu’elle le dévore de baisers, ne sont que prélude à l’indifférence face au sort qu’il lui réserve. Le fiancé de Selma lui, s’avère aussi désabusé qu’elle et pas romanesque pour un sou… Au lieu de s’ouvrir les veines pour remplacer l’hymen non déchiré et lui éviter un test de virginité inutile, il préfère se couler dans le moule familial. Plus les filles rajeunissent, plus les candidats semblent âgés, corpulents ( voir le mari de Nur qui joue les outragés ), avec en point de mire le spectre du parent qui s’apprête à fondre, tôt ou tard, sur la petite héroïne. Du monstre qui dévore ses propres enfants, personnifiant le paternalisme du pouvoir turc, diffère un seul et unique personnage, l’allié de Lalé, « une tarlouze » selon le sens commun puisqu’il porte les cheveux longs. Homme qui n’existe aux yeux du script que parce qu’il a accepté sa part de féminité. Il est transparent, simple enveloppe traversée par l’énergie viriliste de Lalé. 7 A un âge où le genre est encore indéterminé, notre Tomboy ne jure en effet que par le foot. Si l’accès à la pratique du sport est une revendication féminine de notre époque ( traitée ici de façon elliptique, elle n’en rappelle pas moins le Hors-jeu de Jafar Panahi ), le scénario fait peu de cas d’autres voies plus féminines et reconduit les stéréotypes. Dans Mustang, la violence physique est exclusivement le fait des hommes : hystérie de l’oncle soit disant souillé par la rumeur, coups de feu tirés à volonté pour célébrer le mariage -ou réaffirmer son pouvoir personnel ? – et enfin, violence des supporters dans les stades. Pourtant, au moment de la contestation généralisée de Gézi, « les différentes factions ont pourtant su dépasser leurs antagonismes et se sont joints, notamment à cause de leur expérience des pratiques policières » 8. Bref, rien ici qui découle trop directement d’une société répressive, encouragée par les politiques autoritaires qui règnent depuis toujours sur le pays ( particulièrement le kémalisme, qui « a nationalisé la femme turque » ). 6

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Pour réaliser un film populaire et qui soit aussi efficace en son pays, Ergüven applique à sa trame narrative un formatage idoine à celui de la transformation de la maison en prison ( au passage elle se déclare influencée par Salo !) et les piques et barbelés viennent remplacer les épines et les bleus au cœur de l’adolescence. « Dès qu’elles se sont réunies, j’ai compris qu’elles avaient toutes un tempérament de mustang » ! 3 Heureusement, la cinéaste est prise de vitesse par l’implication de cette constellation d’étoiles qui irradient l’écran comme un défi au numérique. Et finalement, ce qui compte tant dans les refus de Lalé, ce ne sont pas les péripéties en guise de solution qui conduisent son désir d’émancipation et d’éducation, mais son impatience et ses manières brutales qui diffèrent de la douce détermination de sa comparse saoudienne Wadjda, sur laquelle Haifaa Al Mansour calquait sa mise en scène apprêtée ou inspirée. Ici, l’insouciance de la jeunesse s’incarne dans un teen movie à l’européenne. On peut légitimement s’étonner quand Deniz Gamze Ergüven déclare avoir voulu s’éloigner du naturalisme, et ce, dès et à cause d’un prologue ensoleillé, mais attendu, sur les jeux adolescents à la plage, qu’elle capture rieurs, lascifs et innocents, pour mieux trancher avec le récit qu’en feront la grand-mère, puis l’oncle. La belle idée, c’est de composer un tableau tout en impressions, au moyen d’un montage cut qui ne laisse jamais les scènes se finir, y compris dans le travelling programmatique sur la grève.

Mustang fonctionne sur le double mouvement de l’histoire et de sa mise en scène. Ils n’ont jamais les même temps forts et l’on balance de l’un à l’autre. « J’essaie de garder une certaine distance dans la forme avec laquelle je raconte les choses, entre la forme et le fond ». 3 Mais pour contrer les assauts plombés du réel sur le conte initiatique enfantin, il aurait fallu la virtuosité, l’inspiration et l’acuité de La vie d’Adèle. A certains moments, la mise en scène se retrouve presque aussi enfermée que ses personnages, nez à nez avec la construction de ce bunker, sans toujours trouver l’idée visuelle adéquate. Hors, c’est lorsqu’elle se pose qu’elle décolle vers autre chose. Un naturalisme, véritablement deleuzien celui-là, où ce corps fantastique fait office de monde originaire, le scénario en prolongeant un autre par ses accessoires carcéraux ( ces grilles et barbelés comme des mâchoires prédatrices ). 9 Enfin, la vie éclate et vient bousculer la grisaille de cet entre-deux qui régente le purgatoire où on les a confinées. Une invitation à l’action qui trouve sa traduction dans deux scènes qui rejoignent le cinéma de Kechiche, maître à filmer plus intéressant que le Audiard qui plane sur le jeune cinéma français ). La première, c’est l’idéalisation de l’expérience vécue, la transe qui se dégage de supporters enfin seules,  pour jouir de leur match de football et du plaisir à être ensemble. Très belle dans son écriture comme par son montage rythmique mais également signifiante car Ergüven élargit ainsi la problématique de ses héroïnes à toute la gent féminine de Turquie, en un geste politique clair et vibrant. La seconde, c’est le mariage des deux aînées, rendu frénétique par le bonheur de Sonay. Enfin, l’arrivée simple et lyrique sur le Bosphore dans une aube rosée touche juste, l’émotion non feinte ayant probablement été ressentie autrefois par la cinéaste, comme par beaucoup de jeunes provinciales.

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Pour connaître la Terre, il faut la parcourir
Et pour aimer les femmes, il faut les aimer toutes
Si l’amour naît et meurt, il peut aussi pourrir :
N’est-il donc pas plus sain de fuir ce qu’on redoute ?
Psychanalectrice, Yannis Youlountas, Paillardises

Hors ces fulgurances, le film avance dans sa seconde partie au rythme des préliminaires rituels : préparation, présentation, fiançailles, mariage. Une mécanique huilée qu’on apprécie du seul point de vue de Lalé, hors les scènes sus citées sur Selma ou la tante. Lorsque les filles se réunissent dans la douleur pour une ultime communion, c’est pour enterrer la troisième tête pensante dans un rituel sombre et anonyme, à la sauvette. Mourir pour enfin sortir… Les deux épousées se tiennent alors là, comme éteintes, quasi fantomatiques dans une scène où seuls les garçons ont la parole. Dommage que l’intrigue secondaire rame pour se mettre en place ( les leçons de conduite et les préparatifs apparaissent par trop scolaires ), quoique le plan où Lalé aperçoit enfin le rivage dont on les a privées soit d’une grande beauté. Invitation au voyage et appel d’un occident qui va vite faire du pied au cinéma de genre américain, en emboîtant le pas au film d’évasion ( Deniz Gamze Ergüven cite L’évadé d’Alcatraz comme matrice et lui rend hommage ). Et si certains détails de la fuite auraient pu être concentrés, l’ensemble du klimax et son accumulation comique, féroce de prime abord, s’avère très réussi et procure un vrai emballement du palpitant.

La question thématique de l’ « honneur », si cruciale pour la nation, est très bien traitée dans la courte scène où l’oncle va laver la route au pied de la bâtisse, et où l’amoureux à inscrit quelque chose comme « Sonaï, tu es mienne ». Assertion qui prendra plus tard un tour sinistre et qui a pour effet d’exciter la libido de ce tuteur cannibale, dès lors motivé pour se réapproprier ses biens. Car « L’honneur d’un homme réside dans le corps de sa sœur, de sa fille de sa mère ou de son épouse ». « Les normes sociales encouragent les familles à agir dans le sens de la sauvegarde de leur «honneur ». Quant aux normes juridiques, elles protègent leur capacité à le faire ». 10 Pourtant l’âge légal du mariage est toujours fixé à 18 ans. Mais avec accord parental, il est ramené à 17 ans pour les garçons et 15 pour les filles… L’article 88 de la constitution permet en outre à un garçon de 15 ans d’épouser une fille de 14 ans, en cas de circonstances exceptionnelles, et ce, même si c’est en totale contradiction avec l’article 2 de la Convention pour les droits de l’enfant. Grâce à ces amendements informels où le droit coutumier dépouille peu à peu une loi progressiste, la famille continue de faire peser son joug sur ses enfants. Le suicide d’Ece laissé hors champ, ne fait que reflèter l’augmentation actuelle du phénomène chez des jeunes filles qui ont atteint le point de non-retour.

Après la maison, le second symbole important, non évolutif celui-là, c’est bien sûr le lien sanguin des fiançailles qui unit les doigts de deux inconnus, à chaque fois de plus en plus dépareillés, évoquant ce fameux hymen bientôt déchiré. Un attribut flamboyant que l’on retrouvait à Gézi en 2013, à travers les robes rouges des féministes qui occupaient le parc Taksim avec les autres forces d’opposition à Erdogan. 11 Un mouvement puissant et diversifié qui voyait des jeunes plus occidentalisés tendre la main à des femmes voilées, asphyxiées par les lacrymogènes. 12 Survenant après la normalisation, le sang de Mustang se mue en sève pour irriguer le récit et laisser jaillir l’émotion.

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Si l’on peut saluer le courage d’une mise en scène qui prend plaisir à dénuder-chastement- les filles ou d’un scénario faisant de la sodomie un étendard de la liberté, dans les dialogues comme dans une scène suggestive, quand la défloration et le viol s’imposent en négatif de la scène du test de virginité ( Nur passant en revue le drap ), on peut regretter que l’inceste, traité pudiquement, ne soit qu’une charge dramatique supplémentaire qui fasse peser un second time lock, plus rapproché, afin d’inciter les filles au départ. « Cette fois, je me sentais plus armée pour l’écriture en termes de structure. Je parvenais à trouver mon équilibre dans l’architecture du film ». 2 Le scénario coécrit avec Alice Winocour ( Augustine ) gagne en calcul et en symétrie ce qu’il concède à la créativité.

Si son film regarde droit devant le soleil couchant et veut tendre un pont entre les opinions et les cultures, Deniz Gamze Ergüven n’entend pas faire œuvre politique pour autant, ni épouser les idées féministes. Mais elle a le mérite de relancer le débat dans un pays en proie aux régressions et renoncements, où, tout comme en France, on criminalise systématiquement les militants tombant sous des griefs antiterroristes, servant en définitive à brider les lois fondamentales pour mieux nous bâillonner. Son premier long-métrage a d’ailleurs reçu le très à propos Prix Europa cinémas à la Quinzaine. Son point de vue ne défait peut-être pas toutes les idées reçues, 13 mais à travers Lalé, l’auteur se raconte et ses souvenirs donnent chair à cette poignée de sœurs magnifiques. Au-delà des partis pris d’une mise en scène réussie, d’une photographie léchée de David Chizallet et des coutures parfois saillantes du scénario, le film marque au fer rouge par sa symbiose avec un quintet d’actrices époustouflantes et généreuses, avec en première ligne la jeune Günes Nezihe Sensoy. Cheval fougueux en devenir, elle galope à bride abattue vers un avenir meilleur.

 

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1: « Le 24 novembre, lors d’une rencontre sur l’émancipation féminine, Erdogan (en présence de l’une de ses filles) a affirmé que les femmes et les hommes ne pouvaient pas être égaux parce qu’ils avaient “des natures et des corps différents”. “On ne peut pas mettre les femmes et les hommes sur un pied d’égalité, c’est contre nature ».
Zaman, 24 novembre 2014, Les dix déclarations les plus ridicules du président Erdogan, repris par Courrier international,

http://www.courrierinternational.com/article/2014/11/25/les-dix-declarations-les-plus-ridicules-du-president-erdogan

2 : d’après un entretien donné par la réalisatrice à Olivier Père le 23 mai 2015 sur Arte-tv : « Les contours d’une féminité un peu particulière étaient particulièrement saillantes pour moi »

3 : entretien avec Thomas Périllon pour Le bleu du miroir, 17 juin 2015, http://www.lebleudumiroir.fr/deniz-gamze-erguven-entretien/
4 : Lire aussi Les crimes d’honneur en Turquie, symptômes de sociétés en transition par Anne Guézengar, 2008, http://www.turquieeuropeenne.eu/les-crimes-d-honneur-en-turquie-symptomes-de-societes-en-transition.html
5 : Fondation des Droits de l’Homme de Turquie, 2001.
6 : Olivier Grojean, La condition féminine, un indicateur de la modernité, Université de Lille, 2005.

7 : « Si elles parviennent à accéder à l’espace public, elles ne conservent leur respectabilité qu’au prix de leur virilisation », citée par Nilüfer Göle, dans Musulmanes et modernes, in Olivier Grojean, La condition féminine un indicateur de la modernité, Université de Lille 2005.

8 : Supporter groups of Istanbul’s three major teams join forces for Gezi Park, Hürriyet daily news, 1er juin 2013. Par ailleurs, les sociologues italiens Alessandro Dal Lago et Rocco De Biasi ont démontré en 1998 dans un essai sur les tifosi que « L’intensification des contrôles de police dans et à l’extérieur des stades a amené les ultras à adopter un mode d’organisation militaire et une attitude franchement guerrière face à la police » Cité par James M Dorsey dans Middle east on line, 4 juin 2013.

9 : « Même localisé, le monde originaire n’en est pas moins le lieu débordant où se passe tout le film, c’est à dire le monde qui se révèle au fond des milieux sociaux si puissamment décrits ». Le naturalisme, Ciné-club de Caen,

http://www.cineclubdecaen.com/analyse/naturalisme.htm

10 : Rapport au comité des droits de l’enfant, Organisation Mondiale contre la Torture, 2004.

11 : « Bien sûr, je suis nerveuse et je sais que je pourrai être en danger ici. Mais pour moi ce n’est rien comparé au danger de perdre la république turque, ses libertés et son esprit » a déclaré l’étudiante en économie de 23 ans, Busra, qui dit que ses parents supportent son combat ». Alexandra Hudson « Les femmes en rouge deviennent un leitmotiv pour les femmes protestataires d’Istambul », Reuters.com, 03 juin 2013.

12 : The new young turks, The Economist, 7 juin 2013.

« Les femmes « islamistes » qui revendiquent le port du voile remettent en cause une certaine conception genrée de l’espace public. Göle (Musulmanes et modernes) affirme qu’elles participent d’une modernité alternative ». Olivier Grojean, La condition féminine, un indicateur de la modernité, Université de Lille 2005.

13 : “Les représentations médiatiques qui entourent aujourd’hui la question des femmes turques nous montrent qu’il serait sans doute également nécessaire de mieux s’interroger sur la diffusion des discours scientifiques au sein des sociétés turques et européennes”. Conclusion de Olivier Grojean, La condition féminine, un indicateur de la modernité, Université de Lille, 2005.

A propos de Pierre Audebert

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