Charline Bourgeois-Tacquet & Elie Girard – « Tous les garçons et les filles »

Sans l’exposition de la salle, il est toujours difficile pour les courts-métrages d’obtenir une visibilité. Pour pallier ce manque, deux d’entre eux – Pauline Asservie (Charline Bourgeois-Tacquet) et Les Mauvais Garçons (Elie Girard) – ont été rassemblés dans un même programme, intitulé Tous les garçons et les filles, afin de pouvoir sortir au cinéma. Loin d’être artificielle et purement pratique, la juxtaposition se révèle au contraire judicieuse puisque les deux œuvres se répondent et se complètent, décrivant les nouvelles modalités des relations amoureuses d’une jeunesse contemporaine pétrie d’angoisse.

« Suis-je amoureux ? Oui, parce que j’attends. » Cette citation pré-générique des Fragments d’un discours amoureux dévoile ce qui constitue à la fois, le sujet principal du film, et le lien structurant qui unit ses deux entités : l’attente et les angoisses qu’elle provoque. Dans Pauline Asservie, l’héroïne passe toutes ses vacances à la campagne à attendre un message de son amant, formulant à longueur de journée diverses hypothèses pour expliquer les raisons de cette absence. Dans Les Mauvais Garçons, Guillaume et Cyprien lancent des appels restés sans réponse à leur ami de toujours, Victor, car ils ne veulent pas admettre que ce dernier, bientôt père de son premier enfant, ne viendra plus à leurs soirées du vendredi. Leurs réunions nocturnes se résument alors à de longues errances qui ne servent qu’à combler la vacuité d’un temps passé à espérer un message d’une ex ou d’une prétendante. Le portable apparaît dans les deux cas comme un élément clef du récit puisqu’il est le lieu où se décide l’existence à venir, de même qu’il est celui où se forment les humeurs d’aujourd’hui. Chacun des personnages change radicalement d’état d’esprit au gré des mots qui s’affichent sur son téléphone, signe que sa vie est contrôlée par une immédiateté qui le menace à chaque instant. La fluctuation du sentiment amoureux, et la part d’angoisse qu’il recèle, apparaît dès lors décuplée par cette nouvelle manière de vivre la relation. Les deux cinéastes dressent ainsi le même portrait d’une génération gagnée par l’anxiété et qui ne vit bien souvent que par projection, leur présent étant conditionné par les aléas du smartphone.

Il est dès lors intéressant de constater comment cette même thématique conduit à des choix esthétiques très différents. Pour mettre en scène le calvaire obsessionnel de Pauline, Charline Bourgeois-Tacquet choisit un montage extrêmement rythmé, porté par l’énergie d’une Anaïs Demoustier toujours aussi formidable, donnant à son segment un air de screwball comedy au singulier, dont l’humour découle des élucubrations de son héroïne. Rivée sur elle-même et sur son idylle contrariée, elle apparaît comme une jeune femme prise au piège de ses émotions, incapable de se détacher de ses idées fixes et de renouer avec une temporalité plus distanciée et plus apaisée. A l’inverse, Elie Girard fait le choix d’un tempo plus contemplatif, suivant ses protagonistes dans leurs pérégrinations, scrutant leurs hésitations et leurs silences, dévoilant peu à peu leurs fêlures et leurs regrets. Cette deuxième partie, d’une durée deux fois supérieure à la première, transcende le seul sujet des relations hommes-femmes pour se tourner vers des enjeux plus larges car, plus que le désir d’une histoire d’amour, c’est bien l’attente d’une existence qui est au cœur de ce récit. Guillaume et Cyprien voient le troisième membre de leur trio s’orienter vers une nouvelle direction et se tournent vers leurs propres échecs pour mieux comprendre ce qui les empêche d’avancer de la même manière. Maintenu hors-champ, Victor devient alors un modèle à suivre tandis que les deux compères s’enfoncent dans un vendredi soir qui n’a plus rien de festif. C’est dans ce dernier mouvement consacré à l’étude de ces êtres qui approchent de la trentaine avec appréhension que se niche l’émotion d’une œuvre qui gagne en épaisseur.

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On regrette alors que l’écriture tende à la surexplication en calquant dans la bouche de ses personnages des propos déjà suggérés par le film ou en recourant à une voix off bien trop solennelle. L’ensemble est également traversé par quelques expressions contemporaines, comme « ghosting », qui semblent plaquées, comme s’il s’agissait de montrer que l’on est bien en 2022, altérant ainsi le naturel de ses dialogues. Malgré ces légers bémols, ces deux courts-métrages possèdent un charme certain et parviennent à donner un tendre aperçu de la jeunesse d’aujourd’hui sans verser dans le lieu commun.

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