Réalisateur multi-primé au cours des années 90 (Grand Prix au Festival de Cannes pour Vivre !, Lion d’argent à la Mostra pour Épouses et Concubines, sans parler du Lion d’Or obtenu dès son premier long-métrage Le Sorgho Rouge en 1988), Zhang Yimou est parvenu à atteindre une audience plus large durant la décennie suivante, à la faveur notamment, des succès mondiaux d’Hero et du Secret des poignards volants. Ce changement de stature ne se fait pas sans controverses, ses grosses productions lui valent des accusations, comme celle d’être devenu le cinéaste officiel du gouvernement de la République Populaire de Chine. À l’inverse, la période post-2010 va s’avérer nettement plus mitigée, tant sur le plan de la réception que de l’artistique. En 2014, Coming Home, son retour au mélodrame avec Gong Li déçoit, loin des réussites passées du tandem pendant les années 90, peu après il cède aux sirènes Hollywoodiennes et signe l’indigeste La Grande Muraille. En 2019, alors que son One Second (fiction se déroulant durant la Révolution Culturelle chinoise) doit être présenté en compétition à la Berlinale, il est retiré in extremis de la sélection, dommage collatéral de la censure chinoise. Avant ce long-métrage, Yimou avait réalisé Shadow, film du retour en Chine après son expérience discutable outre-Atlantique. Projeté Hors compétition à la Mostra de 2018, puis dans une pognée de Festivals, il est désormais disponible en France, sans passage par la case cinéma mais directement en Blu-Ray et DVD (édité par HK Video/Metropolitan Films). À la cour du royaume de Pei, dirigé par un jeune roi couard, le brillant commandant Yu plaide pour une entrée en guerre contre un puissant voisin qui s’est emparé de l’importante et stratégique ville de Jingzhou. Le roi ignore ce conseil et choisit plutôt de faire la paix avec l’encombrant voisin en scellant une alliance par le biais d’un mariage entre sa sœur et le fils du général Yang, chef des envahisseurs. Yu provoque Yang en duel. Le commandant Yu n’est cependant pas celui qu’il prétend être. Il s’appelle en réalité Jing et a été choisi en raison de sa ressemblance frappante avec le véritable Yu dont il est le double («shadow»). Celui-ci, blessé et diminué physiquement, se cache dans les souterrains du palais. Avec l’aide de sa redoutable épouse, il a mis Jing à sa place, manipulant la politique du royaume depuis sa cachette…

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Le générique vient donner de premiers indices sur la facture esthétique du long-métrage. Inspiré par la peinture à l’encre chinoise, un noir et blanc impressionniste laisse la couleur jaillir avec le titre affiché en rouge sang. Plusieurs cartons défilent, beaucoup d’informations à digérer d’un seul coup afin de contextualiser les péripéties et cerner ses enjeux. Quelques cris, une femme essoufflée, un visage apparaît, les yeux rivés rivées face à une porte. Elle paraît extérieure et spectatrice du récit à venir. Histoire de vengeance, de double et de pouvoir, Shadow se construit de prime abord sur des dualités et des contrastes. À la promesse de fresque ample, Zhang Yimou surprend avec une première partie marquée par une volonté d’étouffer, de comprimer l’action. Les décors semblent restreint soit par les valeurs de cadres employées (très proches des personnages) soit leur nature (la cachette, une sorte de grotte insalubre). Les inspirations traditionnelles chinoises (les peintures, la musique) sont retranscrites via une image numérique, volontairement « irréelle », fuyant la reconstitution classique, appuyée par une photographie quasi monochrome où seules les peaux et le sang dénote de la palette blanc/gris/noir. Aux jeux de dupes, de faux-semblants et de manipulations qui servent de nerf à l’intrigue, le cinéaste accentue le caractère ludique de la chose par des directions d’acteurs très voyantes (l’interprétation du roi en tête), empreintes de codes théâtraux désuets. Envie de recoller aux fondamentaux du spectacle scénique, aux arts ancestraux, mais aussi de les mêler à une modernité filmique. Un dessein en adéquation avec les projets vengeurs de ses personnages, désireux de réparer leurs blessures passées en « corrigeant » le futur. Prenant à la lettre l’adage, « la vengeance est un plat qui se mange froid », le plan mûrement ourdi et réfléchi, est lentement exposé, mis en place au cours d’un premier acte relativement avare en action, davantage porté sur les joutes verbales. Le réalisateur n’hésite pas pour autant à parasiter les règles qu’il fixe, comme lorsqu’il dévoile les extérieurs du palais et l’armée du roi, comme pour affirmer une promesse d’ampleur, caractéristique de la suite du long-métrage. Ou encore lorsqu’il livre des séquences d’entraînement de Jing, une sorte de répétition avant l’affrontement, ou plutôt avant la représentation, pour rester sur un champ lexical relatif au théâtre. Il filme des combats tour à tour brutaux (mouvements et coup douloureux) et lyriques (les ralentis et chorégraphies donnent l’impression d’assister à un ballet).

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Long-métrage revanchard d’un Zhang Yimou de retour à la maison, Shadow, témoigne d’un regard amer et impitoyable sur l’histoire de son pays, mais pas seulement. Aux enjeux, par moments complexes à assimiler dans leur entièreté, il parvient à nous impliquer par le caractère universel des problématiques qu’il aborde. La peinture d’une paix maintenue fébrilement dans la violence et les compromis, laisse progressivement place à un récit désillusionné sur le pouvoir et ses conséquences, à mesure que l’action gagne en souffle, en ampleur (la virtuosité dans le domaine a été éprouvée à plusieurs reprises au cours de la carrière du metteur en scène). Les personnages (masculins comme féminins) sont prisonniers d’une condition subie, et ne peuvent véritablement s’en affranchir. Un constat tragique et fataliste, dont la lueur est à chercher entre les lignes. Yimou, qui est ici également scénariste, revient aux racines de son cinéma et de ses influences. S’il n’a jamais fait mystère de son admiration pour le travail d’Akira Kurosawa, le spectre du maître japonais plane plus que jamais sur cette dernière réalisation. Du titre en guise d’hommage à sa Palme d’Or (Kagemusha, L’ombre du guerrier) jusqu’à certains éléments de l’intrigue de ce dernier (le recours à une doublure), la filiation semble revendiquée. Après s’être autocaricaturé sur La Grande Muraille, et avoir au moins partiellement dévoyé son talent, le cinéaste ressuscite en allant puiser dans ce qui l’a construit. Mais aussi, à travers la figure de Jing, ce double vengeur, jeune et affûté, il se construit un avatar fictif témoignant d’une envie, d’une inspiration retrouvée. En résulte, un grand spectacle dense, patient et exigeant, une fresque grandiose et intimiste, dissimulant une introspection lucide et critique : cela faisait près d’une quinzaine d’années que l’auteur n’avait pas autant paru à ce point en forme.

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