Pietro Germi – « Au nom de la loi » (« In Nome Della Legge ») (1949)

Archipel hautement cinématographique, source dinnombrables raccourcis et fantasmes, la Sicile sest vue de nombreuses fois immortalisée à l’écran. Des pêcheurs de La Terre tremble de Luchino Visconti, à l’exil de Michael Corleone dans Le Parrain, on ne compte plus les films qui ont puisé dans l’île italienne et ses traditions, une matière quasi mythologique. Parmi les premiers réalisateurs à y avoir posé sa caméra, Pietro Germi trouve dans le livre de lancien magistrat Giuseppe Guido Lo Schiavo, Piccola Pretura, matière à dépeindre les mœurs locales et le dysfonctionnement des institutions. Ladaptation est écrite par le cinéaste lui-même, en collaboration avec Mario Monicelli, Federico Fellini (qui s’apprête alors à entamer sa carrière de metteur en scène avec Les Feux du music-hall en 1950), Tullio Pinelli (futur scénariste de La Strada et Huit et demi) ou encore Giuseppe Mangione (LIncompris, entre autres). Lhistoire dAu Nom de la loi, inspirée de faits réels, suit donc le jeune juge Guido Schiavi (Massimo Girotti, inoubliable interprète des Amants diaboliques), qui, suite à sa mutation dans un petit village sicilien, va se heurter à lhostilité de la population et de la mafia, qui semble faire office de milice privée aux ordres du baron Lo Vasto (Camillo Mastrocinque). Studiocanal a décidé de mettre à lhonneur ce troisième long-métrage de Germi en proposant un combo Blu-Ray / DVD, au sein de linévitable collection Make My Day!.

(© Copyright Studiocanal)

Le premier plan du film annonce la couleur : une carriole avance lentement dans des paysages rocailleux, presque désertiques, accompagnée par une voix-off narrant la place à part quoccupe la Sicile dans limaginaire italien. Au nom de la loi déploie un rapport particulier aux espaces, qui définissent les différentes forces en présence. La population, pauvre et abandonnée par le pouvoir en place, évolue dans un environnement aride, baigné dun soleil de plomb, rendant la chaleur palpable (très beau travail sur la lumière de la chef opératrice Leonida Barboni), simples silhouettes perdues au milieu de limmensité de la nature. À linverse, l’aristocratie locale occupe d’immenses demeures, où le simple juge semble écrasé par les fastueuses moulures. Lhorizontalité des étendues naturelles, où les personnages ne sont quun détail, soppose à la verticalité des bâtisses luxueuses, dont les plafonds sont ornés de rideaux délimitant le cadre. Entre eux se situent les mafieux, figures criminelles et pourtant aimées des villageois car garants des sacro-saintes traditions, sans cesse mobiles, qui se déplacent à cheval « dun monde à lautre ». Lorsque le cinéaste pénètre enfin le repaire de Massaro Turi Passalacqua (le parrain interprété par un excellent Charles Vanel), cest dans un superbe clair-obscur, symbole de leurs intentions et de leurs mystères. Souvent, le cinéaste filme son héros au premier plan, occupant la moitié du champ alors quune action est en train de se dérouler derrière lui. Une manière dinscrire lhomme de loi dans un microcosme dont chacun des éléments lui semble étranger. De même, certains mystères se dévoilent à lui par touches, à limage de Teresa (Jone Salinas), la femme du baron, qui nest évoquée quau travers du son des notes quelle joue sur son piano. Le long-métrage passe ainsi par une exécution formelle symbolique afin de révéler le cœur de son intrigue : le fonctionnement corrompu et inégalitaire de ses institutions.

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Dès sa première apparition, le baron devient la personnification de ce système de classes bien établi : allongé dans un lit somptueux, il est cadré à travers un miroir, en train de donner des ordres à des mafieux. Le crime organisé est devenu une milice employée par les puissants pour maintenir le peuple dans un sentiment dinsécurité. Ces prolétaires, victimes des agissements des malfrats, sont également tributaires de laristocratie, Lo Vasto ayant cidé de fermer la mine qui procurait du travail à toute la région. Cette vision marxiste rejoint les thématiques chères à Pietro Germi (en témoigne Il Ferroviere quil tourne en 56), lui-même ancien travailleur de la marine marchande, comme l’évoque Jean A. Gili dans son interview présente en bonus. Bien quoriginaire de Palerme (certains habitants conviennent que la ville nest pas la « vraie » Sicile), le juge est totalement étranger aux us et coutumes. Il rappelle en cela le rôle tenu par Franco Nero dans le très bon La Mafia fait la loi de Damiano Damiani, également édité chez Make My Day !, et basé sur un postulat assez similaire. La communauté est régie par ses propres règles et ses propres codes (on vient au travail à dix heures) et le mot dordre pour tout citadin est de ne surtout pas heurter les sensibilités et les traditions. Lomerta règne, personne ne parle, la justice elle-même est bafouée (en témoigne cette scène de procès qui vire à l’émeute) et la police, raillée. Lancien magistrat démissionnaire que Guido croise à la gare en arrivant, lui offre même la possibilité de partir tant quil est encore temps. Cette chance va de nouveau se présenter à lui, au détour dune scène pivot, son refus renforçant in fine sa croisade éthique et son engagement. Dans son introduction, Jean-Baptiste Thoret note quune trinité se partage le pouvoir en Sicile, entre alliances et trahisons : l’État, les aristocrates et la mafia (cette dernière étant dailleurs représentée à l’écran pour la première fois, selon le critique). Deux séquences résument la mentalité sicilienne : dans la première, un garçon mourant refuse de donner le nom de son assassin mais déclare « Si je meurs, je lui pardonne, si je survis, je le tue ». Une manière de mettre la loi du Talion en avant en excluant de fait, la législation en place. Lautre est cet amusant passage où les musiciens dune fête de mariage doivent jouer plus fort pour couvrir le bruit des coups de feu. Une culture du mensonge et de la dissimulation qui façonne des êtres pourtant terriblement attachants.

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La réussite dAu Nom de la loi tient en partie dans sa faculté à agglomérer ses thématiques et sa charge politique, à une galerie de personnages attachants, au sein dun canevas bien connu, celui du western. Nourri au cinéma hollywoodien, principalement au film noir de l’âge dor, dont on retrouve quelques échos ici, notamment dans sa dernière partie, Germi fait montre dune véritable affection pour le genre et ses grandes figures. Un café qui se change en saloon, un juge qui revêt le rôle de shérif, des silhouettes de mafieux à cheval sur la crête dune colline, un vol de charrette digne dune attaque de diligence, autant de figures propres à lOuest sauvage. La bande-originale de Carlo Rustichelli, semble, quant à elle, tout droit tirée dune fresque à grand spectacle, offrant une ampleur inattendue à ce drame. Si son point de départ (un homme de loi doit affronter seul la corruption dune petite bourgade) renvoie au Train sifflera trois fois – Jean A. Gili évoque même une ressemblance entre Girotti et Gary Cooper -, les influences revendiquées par le cinéaste sont plutôt à chercher du côté de John Ford. Lhumanisme et la tendresse qui se dégagent de ces marginaux, ainsi que le poignant discours quasi utopiste qui clôture le film, évoquent, sans aucun doute, le maître américain. Ici, pas de manichéisme, tous les habitants du village (ou presque, le baron fait exception, appuyant la dimension marxiste du récit) dévoile un regard tendre et compatissant, à limage de Charles Vanel, parrain violent qui se révèle être un père aimant. De même, Vanni, une simple petite frappe, se mue en véritable héros tragique, quant au couple dadolescents, ils apportent une dimension intimiste et littéralement romantique à lintrigue criminelle. La recherche de romanesque a dailleurs été reproché au réalisateur par la critique italienne, majoritairement communiste, accusé de dévier de la simple lutte des classes, comme le révèle Gili. Cette idylle, et sa conclusion tragique, apportent pourtant un supplément d’âme à un long-métrage aussi lyrique quengagé, nouvelle pépite proposée par Jean-Baptiste Thoret, qui mérite définitivement dimposer son auteur à la place qui lui est due.

Disponible en combo Blu-Ray / DVD chez  Studiocanal.

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A propos de Jean-François DICKELI

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