Pietro Germi, “Traqué dans la ville” (1951, DVD)

L’un des premiers films de Pietro Germi : un film noir néo-réaliste qui démontre (une nouvelle fois) la finesse de traitement du réalisateur et son habileté à investir plusieurs genres.

Pietro Germi reste l’un des réalisateurs italiens, situé à la croisée du néo-réalisme et du modernisme plus tardif des années 60, à avoir été un peu été oublié des grandes histoires du cinéma italien, et autant des cinéphiles avertis. La visibilité de son œuvre demeure encore très partielle, d’autant plus dans l’édition dvd, à l’exception d’une poignée de films reconnus et populaires, devenus les parangons d’un genre truculent, la comédie italienne, dans lequel se fondent la satire sociale incisive et un sens du burlesque aux confins du grotesque (“Séduite et abandonnée” ou “Mariage à l’italienne”). L’édition de ce film rare, le cinquième du réalisateur, dans un genre en apparence policier, est donc une excellente nouvelle.

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C’est peut-être justement la versatilité des genres abordés par Germi qui a entretenu le malentendu à son sujet : celui d’un cinéaste “commercial” ou d’un habile artisan de studio, ayant renié par opportunisme le néo-réalisme de ses débuts. “Traqué dans la ville” reprend les codes et la photographie contrastée du film noir américain dans la foulée de “La Cité sans voiles” de Jules Dassin et de “Quand la ville dort” de John Huston (qui datent respectivement de 1948 et 1950). Le titre français, ou bien l’original “La città si difende”, est une réponse directe à ces deux films qui reprend littéralement le thème de la ville, incarnation fantastique de la collectivité et d’une adversité malheureuse. “Traqué dans la ville” est d’ailleurs présenté comme le tout premier film noir italien. Mais loin d’être une réplique acclimatée du genre, Germi en propose une réinterprétation approfondie et un traitement très personnel. Le film démarre par un hold-up dans un stade, durant un match de foot. S’ensuit la cavale désordonnée des auteurs qui n’ont pas eu le temps de partager le butin. On comprendra que chacun n’est en réalité qu’un pauvre diable, désireux de survivre ou d’améliorer un sort peu clément. Germi concilie en fait l’efficacité narrative du récit criminel avec le contexte de l’après-guerre : la désolation urbaine et sociale d’un pays en reconstruction…

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“Traqué dans la ville” réalise donc une véritable synthèse entre le néo-réalisme et le film noir, prolongeant ainsi le souci d’un réalisme quasi documentaire et la volonté de peinture sociale chers au réalisateur. Les criminels sont les miséreux d’hier, tous issus des masses les plus populaires. Leur pauvreté n’a fait que s’aggraver durant la guerre. Déclassés, chômeurs, ils sont devenus des bandits par dépit ou nécessité. Le récit choral, qui rebondit d’un personnage à l’autre, en évoquant les raisons qui les ont faits passer individuellement à l’acte, s’applique à nous le démontrer. Les histoires de chacun, d’abord fédérées par les évènements (les uns cherchent à remettre la main sur l’argent ; les autres s’en délestent affolés), finissent par devenir des parenthèses autonomes, récits au sein du récit, juxtaposés comme une suite de destins malheureux. Pour chacun d’eux, Germi invente des modalités et presque des tonalités de récit différentes : celui du footballer déchu à la jambe brisée, qui tente de reconquérir sa maîtresse et ses dépendances luxueuses ; celui du père de famille miséreux qui peine à survivre sans emploi avec femme et enfant ; celui de l’artiste vagabond acculé à la mendicité ou du fils d’un foyer ouvrier qui désire des biens inaccessibles pour lui. Leurs histoires se déroulent par allusions ponctuelles, ou dans une intrication plus complexe de longs flashbacks incorporés aux péripéties pathétiques de leurs fuites. Si le titre italien donne un alibi moral au film qui le préserve de toute censure, faisant mine de célébrer la diligence des autorités à punir ses mauvais sujets, le traitement qu’en fait Germi est infiniment plus nuancé, voire accusateur. Ce sont la misère sociale, des destinées mal engagées, et la sévérité des temps de guerre, qui ont fabriqué les criminels – non la vénalité ou l’asocialité des sujets. La réponse punitive de la société (ou celle du sort) ne fait que consacrer une injustice mal comprise.

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Germi déjoue avec habileté les risques du sujet (celui d’une amoralité sensationnelle ou inversement d’une démonstration édifiante), et tous les impératifs du film noir en vogue dans l’après guerre (où la stylisation et la violence mise en spectacle, l’emportent sur le contenu social). Le découpage du récit par épisodes individuels aboutés surprend : les enchaînements paraissent un peu fabriqués et abrupts, mais cet éclatement narratif est également le signe d’une grande modernité. Les terrains vagues, les cours d’immeubles populaires, les carcasses de béton nu, ou les champs de ruines, sont saisis avec une grande force plastique. Plus qu’un décor en arrière-fond, ils participent à part entière d’une dramaturgie, qui est profondément inscrite dans les stigmates des lieux et dans leur dénuement. Les quatre criminels y apparaissent comme des sortes de martyrs, enfantés par ce cadre, et dans le même temps, broyés par lui. Le pessimisme de la vision détonne sensiblement tout comme l’absence de spectacle, passé les scènes programmatiques du début : le casse mené tambour battant et la fuite en rang dispersé.

Cette manière de déployer l’histoire par l’intérieur, dans les moments creux du récit et les situations anecdotiques, davantage que dans l’action vite écartée, donne une grande justesse de ton au film. On n’y retrouve ni le romantisme habituel de la fatalité, ni les règlements de compte acrobatiques, et pas davantage un héroïsme criminel ou policier. Les quatre fugitifs qui ont endossé leur rôle criminel par accident, abandonnent vite leur costume pour revenir à la modestie de leurs existences, celle à laquelle ils tentaient maladroitement d’échapper. Le dénouement est à leur image : dépourvu de spectaculaire, il déçoit l’attente du spectateur, pour mieux lui faire découvrir l’ordinaire et le pathétique social que l’argument policier recouvrait. Et au final, le film, qui avance avec la modestie d’un genre cinématographique divertissant, n’en est que plus impressionnant.

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Pietro Germi, “Traqué dans la ville (La città si difende)”, 1951
édité en DVD chez Tamasa

A propos de William LURSON

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