Peter Yates – "John and Mary", 1969 – DVD et Blu Ray

 

Solaris édite en DVD un film rare de Peter Yates, avec Dustin Hoffman et Mia Farrow. Un peu oublié aujourd’hui, Yates est passé à la postérité pour "Bullitt" avec Steve Mc Queen en 1968. Avec ce film bien plus modeste, réalisé un an après, il aborde une comédie sentimentale de l’après révolution sexuelle, et recourt à des procédés qui nous font découvrir, avec une certaine drôlerie, l’intériorité et les doutes des personnages. Voix mentales, souvenirs, projections imaginaires…
 
L’intrigue, elle, se résume à une situation. Un vendredi soir, John et Mary se rencontrent et couchent, tout de go, ensemble. Survient le matin et pour John, la délicate tâche de se débarrasser de sa conquête d’un soir. Les heures s’étirent en ce début de week-end et John, intrigué par Mary, se surprend à la retenir…
 
 
1969 oblige, il sera question de l’égalité des sexes dans ce film, littéralement traduite par une parité des points de vue. Les rôles s’y inversent avec la pointe de burlesque attendue : la maniaquerie domestique et la cuisine sont désormais affaire masculine. John disserte sur les vertus des œufs frais tandis que Mary, plus négligente, remplit son caddie en grande surface. Elle n’a pas peur de se gorger de cochonneries industrielles qui, ironise-t-elle, pourraient lui faire brusquement changer de sexe. Tandis que le délai avant coucherie baisse sensiblement de trois semaines de sorties galantes à deux (dixit John), il n’est plus rare désormais que l’on couche le premier soir (dixit Mary)… John incarne donc un jeune personnage sensiblement conservateur que ses déceptions ont rendu un peu misogyne. Sa grande phobie reste que l’un de ces petits animaux errants – elles sont comme des chats se dira-t-il à lui-même – lui mettent le grappin dessus et vienne perturber sa routine, tout comme un intérieur méticuleusement ordonné. Célibataire aux mœurs un peu monacales, il abhorre par dessus tout le bruit et l’encombrement. En bon moraliste, il réprouve aussi, tacitement (et hypocritement) la mutation des mœurs. L’affaire est donc bien mal engagée d’autant plus que Mary, peu docile, désarme chaque parade sans ménager son hôte. C’est un jeu du chat et de la souris un peu alangui que Yates met en scène le temps d’un après-midi pluvieux…
 
 
Le film bénéficie bien-sûr du charme de ses interprètes stars, Mia Farrow en tête, et c’est une opportunité de le redécouvrir aujourd’hui. La sensibilité et la rêverie, tout comme la grande retenue des acteurs, en font un film intimiste et minimaliste aux antipodes du spectaculaire "Bullitt". Yates s’y montre assez habile en donnant pour contrechamp à l’action principale – la mise en scène théâtrale de ce tête-à-tête embarrassé dans l’appartement de John – les apartés mentaux bondissants des deux personnages. Plus classiquement, grâce à ce montage impromptu qui détricote la chronologie, le réalisateur retrace par flashbacks les antécédents sentimentaux du couple et, subtilement, l’avancée de leurs sentiments réciproques. Il reste que ce procédé astucieux, tout comme la superposition des voix off pour illustrer les pensées ou les contradictions des personnages, devient parfois un peu systématique. Ça et là, on pourra sentir avec trop d’évidence les partis-pris de Peter Yates : une mise en scène et une direction d’acteurs en mi-teinte, qui font la réussite et parfois la limite d’un film un peu trop pudique.
 
 
Même si Yates n’appuie pas son discours, on sent qu’avec John et Mary, il clôt le chapitre des années de libération sexuelle. Son couple n’aspire finalement qu’à retrouver une normalité après une parenthèse dissipée. Le film montre les deux personnages encore déboussolés, avec leurs tentatives un peu maladroites pour se jauger, et vérifier s’ils peuvent construire ensemble une histoire à plus long terme. En soi, le sujet peut sembler universel (les tâtonnements d’une relation naissante) mais la façon dont il est traité, suggère que Yates prend avec ces personnages, la révolution sexuelle et les libertés gagnées à contre-pied. Il s’agit pour eux de tourner le dos aux heures de turpitudes, et de se ressourcer dans le calme ascétique (l’appartement immaculé de John en est presque la parodie) de la vie domestique. Contrairement à John, qui reste sur le qui-vive tout au long du film, le spectateur lui, en sait plus long car il accède progressivement à l’intériorité de Mary, rêves et passé compris. Pour John, nul moyen d’être sûr, il ne peut miser qu’en aveugle en suivant son instuition… Cet artifice, est l’un des plus habiles du film. Il montre les non-dits du couple, les méprises, les ententes ou les faux-semblants, en mettant le spectateur en situation, parfois drolatique, d’arbitrage. Malgré cela, on pourra estimer que Yates explicite un peu trop ses personnages, et qu’il est dommage qu’il n’ait pas su préserver davantage les ambiguïtés initiales. En dépit de ces quelques réserves, "John et Mary", avec sa douce mélancolie et sa légèreté pétillante, demeure une belle curiosité.
 

 

A propos de William LURSON

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