Patrick Imbert- » Le Sommet des dieux » [Blu-Ray]

Le roman Le Sommet des dieux de Baku Yumekamura, devenu la série de mangas de Jirô Taniguchi, est devenu en 2021 le magnifique film d’animation de Patrick Imbert. La sortie en DVD et Steelbook Blu-ray-DVD ouvre à notre regard ces voies de l’alpinisme, comme autant de passages qui sont aussi des perspectives par où pénètre un émerveillement possible.

Pour entrer dans le récit du film Le sommet des dieux, les voies tracées sont d’abord temporelles. Deux voies se superposent : celle du passé et du présent. Le présent du reporter japonais Fakumachi et celle du passé de l’alpiniste Habu. Dès le début, l’enquête de l’un est liée à la quête de l’autre.

Katmandou, Fukamachi, croit reconnaître Habu, que l’on pensait disparu depuis des années. Il semble tenir entre ses mains l’appareil photo des deux alpinistes Mallory et Irvine, qui pourrait alors apporter la preuve qu’ils aient atteint avant de mourir le sommet de l’Everest, le 8 juin 1924. Sans transition, ce plan est monté à celui d’ Habu enfant qui court à perte d’haleine jusqu’ au sommet d’une montagne. Pourquoi ? On ne le saura pas. Cette volonté délibérée du cinéaste de tenir à distance toute explication psychologique rejoint la quête même d’Habu : il trouve en un sommet un possible refuge comme Mallory disait s’entêter à vouloir gravir l’Everest « parce qu’il ( était) là » (1). Le sommet, c’est sentir où l’homme ne peut pas s’enraciner. Ressentir où vivre, c’est passer rapidement sans forcément laisser de trace. L’ opacité du personnage d’Habu est mise en évidence par ces deux premières apparitions à l’image entre ombre et lumière. Afin de tenter de résoudre ce mystère- celui de l’appareil photo et celui d’Habu- Fukamachi se lance alors sur ses traces.

©distribution wild bunch

Et ces traces, ce sont bien des courses : des courses de montagne. La mise en scène elle ouvre deux voies : celle de l’intime et du spectaculaire. D’un côté, il y a la montagne. Elle devient un décor photographique. Elle est le troisième personnage du film. Le parti pris esthétique est à la fois très réaliste mais aussi subjectif, privilégiant une approche atmosphérique. La montagne (la «  dalle des démons », les grandes Jorasses dans les Alpes ) devient ce lieu même du mystère. Les plans larges et la force du graphisme à travers des masses et des volumes affirmés par la 2D donnent à ressentir les sensations à la fois de grandeur et de vertige. L’immersion dans les ascensions passe aussi par le son : craquements de la neige, souffle du vent, là où le silence fait aussi événement. Mais la voix de la montagne, c’est aussi la musique qui semble, comme l’alpiniste, toujours suspendue, entre inquiétude et sérénité. De l’autre côté, il y a l’homme. Habu lui tente de faire corps avec cette montagne. Les plans sont alors serrés sur son visage. Le montage s’accélère et devient nerveux. Le corps de l’alpiniste se fragmente en inserts sur ses mains qui s’accrochent à la paroi ou gardent la corde tendue, placent les mousquetons ou une broche à glace mais aussi sur ses pieds qui cherchent une assise sûre, un «  engagement » possible sans se risquer. Mais la profondeur de cette mise en scène donne à voir que gravir la montagne n’est pas une performance ou un exploit mais l’occasion d’explorer son humanité « à partir de l’incertitude avancer tout de même. Rien d’acquis, car tout acquis ne serait-il pas paralysie ? L’incertitude est le moteur, l’ombre est la source »(2).
Cette voie de l’intime d’Habu est d’autant plus forte qu’elle est dédoublée par celle de Fakumachi qui intériorise son passé à travers un récit qui se fait en voix off : le questionnement du journaliste est aussi intérieur. D’ailleurs ces deux lignes temporelles, le présent de Fakumachi qui enquête et le passé d’Habu- se rejoignent au moment de leur rencontre. L’image très graphique et stylisée de la montagne rencontre celle simple et sobre des paysages urbains. La mise en scène, à l’image de ce que peut être une cordée entre deux alpinistes, va alors rapprocher plastiquement et humainement les deux personnages. Fakumachi décide d’accompagner Habu jusqu’au voyage ultime vers le sommet des dieux.

© distribution wild bunch

Restituer, par-delà le récit d’aventure et les vues incroyables sur l’ Everest, ce qui fait grimper ces hommes, ce qui les pousse à s’élever physiquement et spirituellement, voilà la beauté du film. Même si «  on vit comme on rêve, seul »(3), Habu et Fakumachi parviennent à se dépasser parce qu’ils sont ensemble. L’alpinisme oppose à la solitude la confiance absolue dans l’autre, celui avec lequel on gravit la montagne, celui avec qui on est encordé : c’est l’autre qui, dans les moments de souffrance ou de doute, oppose au pessimisme intérieur une grande force extérieure de l’action et de la volonté. L’alpiniste «  marche, faute de lieu, parle faute de savoir, preuve qu'(il) n'(est) pas encore mort » (4). Si à la question «  pourquoi (il) fait ça, la réponse est ailleurs »(5) c’est peut-être parce cette réponse se tient simplement dans ce silence éloquent de la montagne qui l’unit à ceux à qui il tient le plus dans sa vie ?

Aussi Le sommet des dieux est un film à voir et revoir par cette beauté au sommet de laquelle il nous hisse.

Suppléments :
Commentaire audio de Patrick Imbert
Making of « La Fabrication du film » (14’11 »)
« Chronique d’un film d’animation » (19’05 »)
Bande-annonce (1’47 »)Les coulisses de Cannes (5’12 »)

+ le CD de la b.o. du film dans le coffret Steelbook uniquement.

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1. Réponse de Mallory à la question d’un journaliste du New York Times
2. Jaccottet, La Semaison, Paris, Gallimard, 1984.
3.Conrad, Au cœur des Ténèbres, Paris, Gallimard, 1925.
4. Jaccottet, La Semaison, Paris, Gallimard, 1984.
5. Réponse du personnage d’Habu à Fakumachi

Blu-Ray et DVD édités par Wild Side

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A propos de Maryline Alligier

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