Parmi les dernières propositions du Chat Qui Fume figuraient notamment ces deux adaptations des mangas de Tarō Bonten narrant les aventures d’Inoshika Ochō : Sex & Fury et sa suite, Histoire d’une femme yakuza, tous deux sortis en 1973 et mettant en vedette Reiko Ike.

© Le Chat qui fume
Cette dernière y interprète la belle Ochō, devenue yakuza afin de traquer les assassins de son père, tué devant elle lorsqu’elle était enfant. Dans le premier film, la jeune femme, maîtrisant désormais les arts martiaux, le combat à l’épée, le maniement des armes à feu, le vol à la tire et les jeux d’argent, devra non seulement accomplir sa vendetta, mais aussi faire échouer un vaste complot politique et retourner à son avantage les ardeurs d’ennemis plus sournois et libidineux les uns que les autres. Le deuxième volet la verra, quant à lui, affronter des trafiquants de drogue et venger la mort de son ancien chef de clan.

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Produits par la firme Toei et s’inscrivant dans le genre « pinky violence » – mélange d’érotisme, d’action et, comme son nom l’indique, de violence – Sex & Fury et Histoire d’une femme yakuza peuvent certes lasser par leurs nombreuses scènes érotico-fétichistes – pour la plupart répétitives et empreintes d’un sadisme exacerbé – mais séduisent néanmoins par la qualité de leur photographie et de leurs scènes de combat. Réalisés respectivement par Norifumi Suzuki (qui signera Le Couvent de la bête sacrée l’année suivante) et Teruo Ishii (qui avait déjà dirigé L’Effrayant Docteur Hijikata), les deux longs-métrages brillent en effet par la splendeur de leurs cadrages, leurs couleurs chatoyantes et le soin apporté à leur mise en scène, en dépit de leurs différences stylistiques évidentes.
En effet, si Norifumi Suzuki s’avère un artisan efficace – s’inscrivant dans le genre avec la dose de complaisance, d’érotisme et de violence réclamée par le public tout en affichant une volonté d’exportation évidente, comme en témoigne la présence de Christina Lindberg – Teruo Ishii se révèle de son côté un formaliste de génie, largement moins soucieux des contingences commerciales et bien plus ambitieux dans ses choix esthétiques. Il suffit, pour s’en convaincre, de visionner le générique d’ouverture follement sensuel d’Histoire d’une femme yakuza où Ochō se dénude au fur et à mesure de son combat contre une horde masculine. Véritable casse-tête pour les cameramen ayant dû la filmer – en raison de la censure interdisant de montrer les poils pubiens – cette séquence, commentée notamment par Clément Rauger dans les bonus du blu-ray, impose d’emblée la patte d’Ishii, ce dernier oscillant tout au long du film entre trivialité débridée – l’intrigue principale repose sur un trafic de drogue dissimulée dans le vagin de prostituées – et avant-gardisme hypnotisant.

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Délaissant les conventions narratives au point d’en paraître parfois confus – pour un résultat qui confine étonnamment plus au plaisir ludique qu’à l’ennui – ce second film s’apparente ainsi le plus souvent à une chorégraphie ininterrompue, tant par la fluidité des mouvements de caméra et du montage que par la manière dont Ishii fait évoluer ses protagonistes dans l’espace. Les expérimentations théâtrales de Shūji Terayama ne sont parfois pas loin, pas plus que le butō, en témoigne une étonnante séquence de grimaces au cours de laquelle des danseurs maquillés, censés incarner des fous, esquissent une fascinante pantomime. Déréalisant l’espace et ramenant l’intrigue policière à une forme de performance où les humains semblent occuper une scène de théâtre, ce parti-pris atteint son apogée dans l’ultime séquence de combat du long-métrage, où Éros devient le maître du chambara. En poussant à l’extrême la violence et le charnel, Ishii confirme ainsi son statut de représentant fabuleux de l’ero-guro, exubérant, macabre, sexuel et carnavalesque. Sans atteindre les commets sadiens et esthétiques des films de torture, Histoire d’une femme yakuza demeure ainsi une œuvre psychédélique à la beauté graphique renversante, qui démontre que le cinéma d’exploitation peut parfois dépasser ses propres frontières pour donner naissance à des formes résolument expérimentales.

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On notera enfin que, bien qu’il s’agisse d’un film d’exploitation et qui plus est d’un pinku – un genre et une catégorie d’oeuvres d’abord destinés à flatter les instincts d’un public masculin – le film peut légitimement être salué pour la force de son héroïne vengeresse et de ses prostituées révoltées, ainsi que son récit de la lutte de pouvoir entre ses personnages féminins et un patriarcat incarné par des antagonistes masculins adeptes de tous les vices. Avec Ishii, le cinéma de yakuza cesse ainsi d’exalter la virilité et la foule, au contraire, aux pieds.
Diptyque culte dont le style aura inspiré des générations de spectateurs et de cinéastes – on en retrouve notamment l’influence dans Kill Bill de Quentin Tarantino – Sex & Fury et Histoire d’une femme yakuza résument à eux seuls un pan entier de l’histoire du cinéma d’exploitation japonais et s’imposent comme deux très belles réussites en la matière.
Disponibles en Blu-ray chez Le Chat Qui Fume.
BONUS :
– Pour Sex & Fury :
- Livret de photos rares issues des coffres de la Toei (40 pages)
- Sex & Fury par Clément Rauger (34 min)
- Film-annonce
– Pour Histoire d’une femme yakuza :
- Livret de photos rares issues des coffres de la Toei
- Histoire d’une femme yakuza par Clément Rauger (32 min)
- Film-annonce


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