Jerzy Skolimowski – “Haut les mains !”

Haut les mains ! ou comment soigner son départ.

Depuis la réussite de son dernier film Essential Killing (ndlr : même si nous ne sommes pas tous d’accord sur Culturopoing) , Jerzy Skolimowski tient le haut du pavé. Des critiques ou écrivains cinéphiles commencent à s’intéresser de très près à son travail. La revue Eclipses vient de publier le premier ouvrage en français entièrement consacré à ce cinéaste polonais. Les Editions Yellow Now éditeront elles aussi, dans quelques mois, une monographie. Des films ressortent en salles. Des DVD sont distribués. Et notamment des raretés, comme Le Départ (1967) et, surtout, Haut les mains ! .Haut les mains ! est le sixième long-métrage de fiction qu’a réalisé Skolimowski. Il date de 1961. Un problème s’est posé : il a longtemps été censuré par les autorités polonaises et n’a pu sortir qu’en 1981, au moment où la contestation menée par le Syndicat Solidarność prend de l’ampleur et où le régime semble commencer à lâcher un peu de lest. Avec ce film, Skolimowski poursuit une approche de la société polonaise, et d’une jeunesse qui a du mal à s’y intégrer ou s’y refuse, commencée dans ses trois premiers film. On notera d’ailleurs que Skolimowski joue un rôle de premier plan dans Haut les mains !, comme dans Signe particulier : néant (1964) et Walkover (1965), et porte dans ces films un prénom similaire : Andrzej. Au niveau du style, du climat, mais aussi du fond, c’est de La Barrière (1966) qu’il faut rapprocher le plus l’oeuvre qui nous intéresse ici. Même apparence d’hermétisme, même impression de surréalisme débridé. Une critique comparable de la société polonaise et du caractère superficiel d’une partie relativement jeune de sa population.

Avant même de lire une interview où l’auteur affirme que Haut les mains ! est son film préféré – cf. le livret inclus dans le DVD -, nous nous sommes sincèrement dit à nous-même, en le visionnant, qu’il était peut-être le plus rare, mais probablement aussi l’un des plus beaux opus de Skolimowski.

On pourrait presque affirmer, en forçant un peu le trait, qu’il y a une unité de lieu, de temps et d’action dans le présent narratif du film. Que l’on a quasiment affaire à un huis-clos. On est constamment à l’intérieur d’un wagon de train où se retrouvent quatre hommes et une femme d’âge moyen. Et pourtant on n’aperçoit pas vraiment de train, de l’extérieur – sauf vers la fin du film… L’espace est relativement conventionnel et des bruits de chemins de fer sont toujours entendus hors-champ – la source du son appartient à l’espace diégétique, même si on ne la voit pas dans le champ – voire off – le off , ou hors-cadre, est l’espace virtuel de production du film et de constitution de son sens. L’intérieur du wagon est comme une scène de théâtre où va se dérouler un « happening » délirant qui épingle avec précision le système dans lequel vivent les protagonistes et qui s‘adresse parfois au spectateur – quelques regards-caméra, vers l’espace hors-cadre.Cette séance va consister en une critique du régime communiste, en une auto-critique des personnages qui soutiennent paradoxalement ce régime, en une plongée – avec dérision ou sens du tragique – dans le passé douloureux de la Pologne, oublié ou méconnu. Hommes et femme prennent des comprimés contenant un sérum de vérité pour se forcer à dire ce qui est, ce qu’ils ont sur le coeur. Une manière amusante de montrer la chape de plomb du mensonge, du silence, de la mauvaise foi et de l’ignorance qui règne au sein de la société décrite dans le film. Finalement, les pilules s’avèreront être un placebo… Pas besoin, signifie ainsi Skolimowski, de s’oublier soi-même pour dire ce qui est et ce qu’il y a à dire. Tout peut et doit sortir facilement, sincèrement, consciemment… En tout cas en ce qui le concerne. Les pilules sont juste une fiction pour dire quelques vérités, comme le film.
Mais, à vrai dire, si on regarde bien les événements tels qu’ils se déroulent à l’image, il n’est pas sûr que la majorité des personnages disent qui ils sont et les vérités qu’ils ont à révéler après avoir pris une pilule, mais bien plutôt avant… La pilule comme récompense, alors ?
En fait, si l’on met à part une première séquence se déroulant dans une salle de danse, le film a une structure bipartite. Il y a donc comme un présent de la narration se déroulant dans un wagon, et des séquences au sein desquelles les événements se produisent dans des lieux difficilement repérables, et qui pourraient correspondre à des flash-back ou à des images mentales. Des plans de ces deux parties sont alternés. Les images déterritorialisées racontent la fabrication par les protagonistes d’une immense affiche à la gloire de Staline. Mais une erreur a été commise. Et Staline apparaît comme une figure non réaliste et menaçante, tel un Big Brother. Les « coupables » comparaissent devant ce qui pourrait être un tribunal. Ils sont mis en accusation et l’un des accusés dénonce significativement la partialité et le caractère inique des accusateurs. On pense au moment où le héros de Signe particulier : néant est soumis à un interrogatoire par des militaires et médecins militaires qui lui reprochent de ne pas vouloir faire son service militaire. Sauf que dans Haut les mains !, les représentants du pouvoir sont plus inquiétants. Ils sont invisibles… On n’entend que leur voix. Ils sont laissés dans un hors-champ improbable. La lumière blanche dans laquelle baignent ces scènes renvoie à leur caractère un peu imaginaire ou à la pureté, à l’innocence que Skolimowski veut peut-être voir dans l’acte maladroit ou subversif des personnages visibles à l’image.Du plâtre est introduit dans le wagon et va servir à immobiliser un des personnages. On est renvoyé ici, comme au début du film où l’on voit la tête du personnage incarné par Skolimowski entourée d’un bandage, à une représentation des Polonais comme morts-vivants, momies, êtres figés. Hors de l’Histoire et du Progrès…
Cet élément matériel est polysémique. Comme le note Saad Chakali dans son texte sur le film, le plâtre peut faire penser à de la cocaïne (1). Notamment parce qu’il est question dans le récit de pilules et d’euphorisants, et aussi d’alcool. Il prendra un sens supplémentaire plus tard.L’église catholique, la religion, si importante pour les Polonais, même sous le régime communiste, en prend pour son grade. Des pratiques et rites comme celui de la confession, du baptême, des images comme celles de la crucifixion sont raillés, mis en scène juste pour les besoins du film et du récit, du spectacle sardonique que donnent les protagonistes. Le suicide est évoqué sur le mode du possible.La corruption au sein du pouvoir, l’esprit mercantile, matérialiste des membres du parti ou des citoyens qui en sont proches, les pulsions consuméristes de ceux-ci, leur goût pour l’avoir plutôt que l’être, sont mis en accusation. Comme le sont les avantages dont ils bénéficient, les prérogatives arbitraires et indues qui sont les leurs – ce qui suppose évidemment un écart entre le discours officiel et la réalité. Comme le sont également leur couardise, leurs prévarications et leurs abus de pouvoir. Ressort fortement de l’ensemble le goût prononcé des personnages et de ceux qu’ils représentent en les critiquant pour les automobiles. Au générique du film, les quatre hommes et la femme portent comme nom de personnage celui de la marque de leur automobile. Comment ne pas penser ici au Départ et à la passion du personnage joué par Jean-Pierre Léaud ?.
Le manque d’idéal, d’esprit d’héroïsme, de courage par rapport aux aînés, aux anciens, à ceux qui ont vécu des tragédies dans le passé est également souligné. Lentement mais sûrement, les personnages sont obligés – plus ou moins malgré eux – de se souvenir du martyre des déportés de la Seconde Guerre mondiale. Le wagon dans lequel ils se trouvent n’est pas de voyageurs mais à bestiaux. Le train est en fait un « convoi ». Des chaînes sont suspendues aux parois intérieures. Les personnages se forcent à ressentir volontairement et activement, comme dans un psychodrame, la souffrance de ceux qui furent compressés par dizaines dans des voitures peut-être destinées aux animaux et aux marchandises. Et les images de cette scène, qui ont été amenées progressivement par d’autres images – par exemple la tentative de suicide par gaz d’un personnage, dans la partie déterritorialisée -, sont d’une grande et douloureuse beauté… Les bougies se sont multipliées. La lumière supposée naturelle a disparu, comme pour laisser la place au tragique émouvant d’une nuit noire. Les flammes deviennent alors comme des étoiles/âmes. Le plâtre prend la dimension de la cendre qui résultait de la crémation réalisée par les nazis des corps des prisonniers des camps d’extermination. Prisonniers qui étaient préalablement gazés au « zyklon » – le terme est prononcé dans les dialogues.
Les plans en négatif qui apparaissent ensuite, dans lesquels les non-héros semblent ballottés et mélangés silencieusement – alors que l’on entend des bruits ferroviaires et le son d’un orgue à dimension religieuse -, sont sidérants. Ce sont des images de la Mort, de la brûlure infernale des êtres, de la calcination des corps des victimes de la Shoah.Une fois le « happening » fini, les personnages prennent une douche – faussement cathartique – et retournent, comme si de rien n’était, dans le monde qui est le leur et qui est représenté à l’écran par un parc de voitures !Skolimowski a réalisé un brûlot dont il ne pouvait ignorer qu’il allait provoquer une réaction violente du pouvoir en place. On peut louer le refus de certains détours trop elliptiques, la volonté de franchise de Skolimowski. En même temps, ils nous semblent un peu suspects.
Nous proposons une hypothèse sur le pourquoi de cette attitude téméraire, pour ne pas dire un peu suicidaire, du réalisateur. Il ne met pas absolument en cause ses qualités d’artiste et sa sincérité idéologique et morale.
On dirait que le cinéaste avait besoin de ce film pour justifier radicalement ce qui était son désir profond et qu’il avait déjà manifesté avec le film précédent. Réaliser un grand départ. Quitter la Pologne, s’exiler, tourner à l’étranger – comme il le fera effectivement. L’opération était risquée, elle a réussi !Un film à ne pas rater, en tout état de cause.Notes.
1) Saad Chakali, « Figures de l’instabilité générationnelle » in Jerzy Skolimowski – Dissidence poétique, in Eclipses, n°50, 2012, p.28.Haut les mains ! (Pologne, 1961) de Jerzy Skolimowski, avec Jerzy Skolimowski, Joanna Szczerbic, Tadeusz Momnicki, Adam Hanuszkiewicz, Bogumil Kobiela, Alan Bates, Jane Asher. Coffret 2 Dvd édité par Malavida présentant trois versions du film : la version originale 1967, la version 1981 avec prologue couleur et la version version colorisée de 1981. 

A propos de Enrique SEKNADJE

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