T.Rex – « Electric Warrior » (deluxe)

Electric Warrior. En 1972, le glam groovy de Marc Bolan décolle… La « T. Rextasy » enflamme la Grande Bretagne.

En cette année 2012 vient de sortir un superbe coffret consacré à l’album jubilatoire de T.Rex, Electric Warrior. On pourrait croire que, comme pour le Ziggy Stardust de David Bowie, il s’agit de fêter le 40e anniversaire de la sortie du disque. Il n’en est rien. Electric Warrior date de 1971. Il est enregistré en mai et juin, et sort en septembre. C’est l’autre fameux et très réussi album du groupe, The Slider, qui est publié en 1972. Ce point chronologique est important, car Electric Warrior est probablement le premier « LP » du mouvement glam et T.Rex en est donc l’initiateur. En 1970, Bowie a réalisé The Man Who Sold The World, qui a des sonorités heavy ou pré-gothique plus que glam, et en 1971, son sublime Hunky Dory qui, lui, n’est pas franchement rock… Hunky Dory offre plutôt une variété grande classe et du folk sophistiqué. Cela dit, il ne faut pas croire que l’écart de temps est énorme entre Electric Warrior et Ziggy Stardust. Celui-ci est enregistré par Bowie à l’automne 1971, alors même que Hunky Dory n’est pas encore dans les bacs des disquaires.

Electric Warrior est un tournant radical dans la carrière du chanteur Marc Bolan (1947-1977), même si l’orientation vers le rock glam se fait déjà sentir dans l’album précédent, sobrement intitulé T.Rex. C’est dans ce disque de 1970 que Marc Bolan électrifie le son de sa musique et notamment de sa guitare. Pour lui, ce sera la Les Paul de la marque Gisbson et l’amplificateur Mashall. Le must !
Marc Bolan, de son vrai nom Mark Feld, fonde le groupe d’inspiration folk Tyrannosaurus Rex en 1967. L’univers est très coloré, avec une merveilleuse imagerie de conte de fées, mais on est encore assez loin d’un rock façon Jimmy Hendrix ou Rolling Stones, avec influence rockabilly et boogie ! Cette formation est en fait un duo avec le percussionniste Steve Peregrin Took, remplacé au bout d’un temps le beau Mickey Finn. Elle publie quatre disques de 1968 à 1970. En 1970, Bolan fait évoluer son groupe. Il ajoute des musiciens et le gratifie désormais du patronyme plus facilement mémorisable de T.Rex. T.Rex est un album de transition : plusieurs morceaux sont acoustiques et/ou font penser plutôt à la période antérieure : The Time Of Love Is Now, Childe, Suneye. Quelques titres comme Jewel, Is It Love et One Inch Rock préfigurent la suite des événements musicaux et sonores. On notera un grand absent, dans ce disque… Un instrument qui va finalement apparaître en 1971, dans Electric Warrior : la batterie.

Electric Warrior est produit par Tony Visconti qui travaille avec Bolan depuis ses débuts discographiques. Visconti est connu pour jouer de la basse et écrire des arrangements de violons. Il a travaillé de 1969 à 2003 sur de nombreux disques de David Bowie, même si paradoxalement, il ne participe pas à l’élaboration des disques glam de l’auteur de Queen Bitch. Ken Scott est le producteur de la période glitter de Bowie. Visconti a participé en revanche à la création et au développement du « son » de T.Rex jusqu’en 1975.

Les chansons qui composent le disque sont comme il fut de règle avant et le sera après chez Bolan, extrêmement simples au niveau mélodique et structural. Elles sont simples et répétitives. Les couplets et refrains s’enchaînent, parfois à n’en plus finir. Il n’y a pas souvent des ponts ou des modulations de couplets. Mais, par contre, les mélodies sont extrêmement précises et accrocheuses. Bolan cible la jeunesse avec une musique naïve et relativement primitive. Mais il joue, au-delà, sur un côté rock hypnotique. Les arrangements ne sont pas complexes, mais extrêmement bien travaillés. Chaque morceau est un joyau poli de main de maître.

Bolan a trouvé un jeu de guitare personnel où, pour ses riffs et rythmiques, il fait souvent alterner sur un tempo bien chaloupé les graves et les aigus de ses accords. On dirait du funk adapté au rock blanc, assez droit. Il y a une osmose rythmique qui se situe dans les graves, avec parfois – mais pas toujours tous ensemble – basse, guitare, violons, saxophones, piano. Positionnés dans les aigus, les chœurs, les solos de guitare et les envolées lyriques de violons créent un bel équilibre sonore.

Très importante et mémorable est la voix érotisée de Bolan. Une voix chevrotante et un artiste qui sait jouer des cris et des saccades gutturales, à dimension clairement sexuelle. Il est un des seuls chanteurs à avoir réussi cet exercice, avec, dans un autre registre, Michael Jackson. Même si la technique a aidé… Notamment grâce à l’effet appelé « delay ».

Comme dans T.Rex, The Slider, Tanx (1973), Futuristic Dragon (1976), ou Dandy In The Underworld (1977), il n’y a pratiquement rien à jeter dans Electric Warrior. Mark Feld est un petit génie de la pop légère et effervescente. Le principal hit du disque est bien sûr Get It On. C’est le morceau le plus connu de T.Rex avec 20th Century Boy et Hot Love. Le fameux pianiste Rick Wakeman intervient dessus. Comme souvent chez Bolan, le sens des paroles est difficilement compréhensible. L’ensemble d’une chanson, au niveau des textes, est peu cohérent. Ceux-ci renvoient à une sorte de surréalisme très imagé – psychédélique, décadent – où importent surtout les sonorités, les rimes, le rythme et le débit au niveau prosodique… Tout ce qui est de l’ordre du signifiant, en quelque sorte ! Voici un extrait des paroles relativement singulières de Get It On : « You’re windy and wild / You’ve got the blues in your shoes and your stockings (…)You’re built like a car, you’ve got a hub cap diamond star halo / You’re dirty sweet and you’re my girl ». Ce qui est sûr c’est que le titre du morceau renvoie à l’acte sexuel, au fait de « prendre son pied », comme on dit couramment.

L’un des rares titres qui, dans l’album, ait un sens relativement limpide est le splendide et émouvant Cosmic Dancer… Il y est question de la joie de danser éternellement, de danser de la poche maternelle (« womb ») à la tombe (« tomb »). Cosmic Dancer a été utilisé par Stephen Daldry dans son célèbre film Billy Elliott (2000) – ainsi que Get It On. Il a été repris avec grande sensibilité par Morrissey.

Parmi les autres chansons mémorables, il y a Planet Queen, Mambo Sun, Girl et Rip Off. Mambo Sun est très rythmé. On notera, de ce point de vue, que la batterie est accompagnée des percussions de Mickey Finn, ce qui crée un rythme des plus dynamiques. La guitare solo est simple et saccadée. Des nappes de violons élargissent l’espace, à la toute fin, de magnifique manière. Les chœurs, qui irradient dès que le disque commence avec ce morceau, ont été enregistrés aux Etats-Unis par deux personnalités qui ont été membres des Turtles, des Mothers Of Invention, de Flo & Eddie. Nous avons la vague mais tenace impression qu’ils ont un petit quelque chose d’afro-américain, de « black ». Et cela devient crédible quand on sait que l’amie de Marc Bolan, rencontrée en 1969, est la chanteuse noire Gloria Jones qui fut la première à chanter le fameux Tainted Love (1965) et qui fit partie de la célèbre Motown. Gloria participera à plusieurs albums du « Mainman », de 1974 à 1977.

Girl
est le seul morceau acoustique et dénué de rythmique de Electric Warrior. Cette ballade est d’une douceur et d’une mélancolie sidérantes. Un instrument à vent, probablement le bugle – « flugelhorn » , en anglais – dessine de merveilleuses volutes sonores en contrepoint de la guitare et de la voix. Rip Off est un titre assez agressif – il a quelque chose de quasi-punk -, mais avec des changements de climat surprenants. Une montée rythmique crée à un moment, progressivement mais sûrement, une tension réjouissante. On apprécie la liberté de jeu du saxophone, un instrument qui ne ressort pas beaucoup, en général, des orchestrations de Visconti et de Bolan, mais qui est pourtant présent, bien que de façon nettement plus discrète, sur Get It On.

Le glam de Electric Warrior, et du T.Rex de cette époque, est agressif – des sons de guitare saturés n’ayant rien à envier au hard rock – ; profond et lyrique – les violons et le saxophone – ; sophistiqué – les chœurs – ; et surtout très « groovy ». Le « groove », si caractéristique de T.Rex, est obtenu, entre autres, par le jeu de guitare syncopé, la présence des percussions. Et les hoquets vocaux. L’efficacité d’un « groove » parfois boogiesque est la préoccupation majeure du glitterien Bolan.
Electric Warrior se classe n°1 durant deux semaines en Grande Bretagne. Certaines sources affirment qu’il fut le disque le plus vendu dans ce pays pour l’année 1971 – d’autres, cependant, mentionnent le disque de Simon & Garfunkel : Bridge Over Troubled Water. Get It On et Jeepster sortent en single. Le premier monte jusqu’à la première place des « charts », le second jusqu’à la deuxième. Marc Bolan devient une star au Royaume Uni. Il confirme et amplifie  avec The Slider, qui contient les mémorables Metal Guru et Telegram Sam. Les adolescents anglais s’extasient, succombent à l’hystérie, singent l’icône. On affirme que le pays n’a pas vu tel phénomène depuis la Beatlemania, et cela va durer jusqu’en 1973, même si Bowie commence à damer le pion à son ami et rival dès 1972. L’image du chanteur est provocante, ambivalente, un peu androgyne. Au programme : maquillage et strass, habillements multicolores, textures satinées ou soyeuses, accessoires raffinés comme, parfois, des boas de plumes. Une vraie Lady Stardust. La Prettiest Star du moment.

Le coffret qui vient de sortir comporte, en plus des titres de l’album, des enregistrements préparatoires (« working versions »), des démos, des versions instrumentales de certains titres ; des faces B de singles, des outtakes. Et le titre solaire et candide Hot Love, le premier grand succès de T.Rex qui ne figure sur aucun album et qui sort en février 1971. Hot Love reste six semaines dans les « charts » britanniques, atteignant la première place. Hot Love est bien la chanson qui sonna la naissance du glam quand le guerrier électrique fourbissait ses armes.

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