Mass murder

En une dizaine d’années (en somme depuis Absentia en 2011, premier film véritablement visible, au budget famélique et à la force d’évocation aussi impressionnante que dans les meilleurs films de Kiyoshi Kurosawa), Mike Flanagan est devenu l’un des maillons essentiels de cette nouvelle approche d’une fiction fantastique moins portée sur l’effroi pur et mécanique que sur les puissances toxiques et bouleversantes des failles intimes. De ce point de vue, les deux saisons de The Haunting (The Haunting of Hill House [2018] ; The Haunting of Bly Manor [2020] sont les sommets de la démarche de ce metteur en scène pointu, déconstruisant les narrations pour mieux permettre une perte de repères tant temporels que narratifs parfaitement à même de créer une esthétique de la mémoire et du deuil, grand sujet taraudant en profondeur le travail de Flanagan. Sa passionnante démarche s’avère également très conceptuelle, dans une approche des classiques qui tient bien moins à l’adaptation pure qu’à la traduction de ce qu’ils ont provoqué, de la sensation que peut créer une oeuvre dans la mémoire, et dans le dialogue intérieur qu’elle crée. L’approche de The Haunting of Hill House, de The Haunting of Bly Manor ou même de Doctor Sleep (2019) est d’autant plus fascinante qu’elle convoque, comme des éléments désormais inséparables, les livres et les films, pour opérer des variations hypnotiques autour d’eux, qui expriment la manière dont Flanagan s’en est ému, et a forgé son imaginaire. On trouvera donc autant de Kubrick que de King dans l’adaptation de Doctor Sleep. De même l’essence du Maison hantée de Shirley Jackson s’entremêle à celle du  The Haunting de Robert Wise, comme celle des Innocents de Jack Clayton, devenue aussi importante que celle du Tour d’Ecrou d’Henry James dont la seconde saison s’inspirait. La notion même de remake n’existe plus pour Flanagan qui invente une nouvelle forme d’adaptation, investigation autobiographique et (expéri)mentale.  Midnight Mass (Sermons de minuit en version française), mini-série de sept épisodes diffusée sur Netflix depuis le 24 septembre dernier, était donc une œuvre attendue, comme le sont celles des grands créateurs, créant cependant la peur sourde de ne pas être à la hauteur des fictions précédentes.

Quand l’humain jaillit (R. Kohli ; R. Longstreet)(©Netflix)

Crainte injustifiée : Midnight Mass est une grande série, de celle qui, sans pour autant mettre la force visuelle de côté, vous fait réfléchir sur le monde, sur l’existence, sur les notions morales de Bien et de Mal. Sur l’humain, ses fêlures et les façons qu’il peut trouver en puisant au plus profond de lui-même de les apprivoiser et de vivre en bonne intelligence avec elles. Vaste programme que Mike Flanagan exécute méthodiquement grâce à un récit magistralement écrit et une mise en scène au cordeau.

La série commence sur un traumatisme : Riley (Zach Gilford), jeune trader brûlant la vie par les deux bouts, contemple, assis sur un trottoir, la jeune fille qu’il a fait mourir sur la route à cause de son alcoolémie et qui reviendra littéralement le hanter toutes les nuits. Après quatre années de prison, il revient dans la maison familiale située sur Crockett Island, île située au large de la Nouvelle-Angleterre, où il retrouve ses parents Annie et Ed (interprétés par Kristin Lehman et Henry Thomas, acteur-fétiche de Flanagan), Erin, la fille dont il était amoureux étant adolescent devenu l’institutrice de la localité (Kate Siegel), et l’ensemble d’une communauté qui vit bon gré mal gré ensemble mais qui, de plus en plus, déserte les lieux. Le seul à ne pas être présent est le vieux prêtre de l’île, le Père Pruitt, homme hospitalisé sur le continent et que remplace le Père Paul Hill (Hamish Linklater), arrivant par le même bateau que Riley. Les arrivées simultanées du jeune homme et du prêtre sont concomitantes avec des événements aussi étranges qu’inquiétants se déroulant sur l’île.

Un nouveau prêtre (H. Linklater)(©Netflix)

Midnight Mass est une évolution dans le travail de Mike Flanagan en cela qu’elle ne recherche pas l’éclatement narratif et temporel qui faisant en partie le sel des saisons de The Haunting, recelant en lui la puissance théorique parfois sidérante de Hill House et la force émotionnelle dévastatrice de Bly Manor dont nous ne nous sommes toujours pas véritablement remis. Avec son nouvel opus, le réalisateur atteint (à de très rares exceptions près) au contraire une linéarité narrative surprenante voire une forme de classicisme que l’on n’attendait pas nécessairement de sa part. Celui-ci sert à merveille la description du lieu et une galerie de personnages tous plus complexes les uns que les autres dans la première partie de l’œuvre, chacun pouvant être d’abord perçu comme un stéréotype avant que la révélation du fardeau qu’il porte ou de la faille qui le craquelle n’apporte une nuance évitant ainsi tout manichéisme et toute facilité de caractérisation. Consacrant ses deux premiers épisodes à cette mise en place, annonçant le récit qui suivra par quelques signes disséminés régulièrement, Mike Flanagan prend son temps, qualité récurrente dans ses films et séries, participant de son intérêt plus prononcé pour la précision scrutatrice des affects que pour la seule mécanique de terreur, qui n’est finalement qu’un reflet des sentiments tourmentés de ses personnages (pas un hasard si les miroirs et les dispositifs spéculaires sont si présents dans ses œuvres). Ce regard aiguisé est également le miroir de ses propres doutes. Et à la manière de Bergman – entre Les Communiants et L’Heure du loup –  le cinéaste, qui fut lui-même il y a longtemps enfant de chœur, métamorphose sa confrontation intérieure en dialogues presque théâtraux entre personnages. Dans le moi diffracté de Flanagan trouve matière à s’exprimer une fiction bouleversante. De manière troublante, il dissémine ses hantises et ses tourments à l’intérieur de ses héros, comme en témoigne la composition du personnage désespéré de Riley peuplé de résurgences des déboires du cinéaste avec l’alcool il y a quelques années.  Grande surprise : Midnight Mass courtise alors l’épure, comme en témoigne son absence significative de générique – à la différence de ses séries précédentes qui en imposaient par leur leitmotiv d’ouverture – ou une illustration sonore essentiellement composée de cantiques arrangés par les fidèles Newton Brothers.

Riley hanté (Z. Gilford)(©Netflix)

Flanagan a donc fait évoluer ses dispositifs narratifs vers la linéarité classique, mais pour retomber sur ses pattes artistiques tel un agile félin. Car ici, presque paradoxalement, c’est par la précision du récit et la lisibilité que permet la linéarité qu’advient la déconstruction. Que déconstruit donc Mike Flanagan dans Midnight Mass ? Le discours sur le caractère inébranlable de la foi, d’abord décrit comme une façon de souder les membres d’une communauté qui se délite (de ce point de vue, ceux qui feraient l’erreur de s’arrêter au bout des trois premiers épisodes auront peut-être l’impression d’une fiction à teneur prosélyte) avant de devenir une forme de puritanisme terrifiant provoquant peurs et dissensions se révélant au grand jour. Car Crockett Island est décrite comme un lieu de peurs : peur de l’Ile Nord, petite portion de terre envahie par les chats où vont s’amuser de façon trop libre les adolescents de l’endroit ; peur de voir le lieu mourir ; peur du shérif Hassan (Rahul Kohli, déjà présent dans Bly Manor), Musulman mal considéré dans la communauté catholique de l’île. La force du récit linéaire se trouve bien là : posant sporadiquement ses petits cailloux dialectiques, Mike Flanagan montre pendant sept épisodes d’environ une heure comment la croyance se sert des peurs de chacun afin de les instrumentaliser et de créer une forme de totalitarisme puritain. Disons-le autrement : Midnight Mass est une fiction aussi bien philosophique que théologique décryptant de façon rigoureuse et pointue les mécanismes manipulateurs du fondamentalisme, comme une version moderne du Tartuffe de Molière où l’on aurait remplacé l’humour grinçant de la comédie classique par un sens de l’effroi et de la violence graphique emprunté à Stephen King.

Car il y a bien sûr, toujours, du King chez Flanagan ; le cinéaste a certes déjà adapté deux des romans du « maître de l’épouvante » (Jessie [2017] et Doctor Sleep) mais a toujours parsemé dans ses autres récits de grosses miettes de l’influence que l’auteur de Shining pouvait avoir sur lui. L’horreur chez King et Flanagan ont le même objectif profond : montrer par le biais des monstres les défaillances de l’humain, la culpabilité et le mal enfoui, et la souffrance qu’ils infligent autour d’eux. Les monstres sont des catalyseurs : ils provoquent ou résultent toujours des personnages. En cela, l’évolution du récit et de la description de la communauté fermée de Midnight Mass est la même que celle décrite dans le superbe et terrifiant roman Salem (Salem, Massachusetts étant la ville de naissance de Mike Flanagan ; se demander, en tirant un peu les cheveux de l’interprétation, si le « Mass » du titre de la série ne renvoie pas non plus au nom de cet état de naissance…), où l’arrivée d’un mal inconnu transforme toute la population en un Autre aliénant. C’est ce que tente avec succès Flanagan : faire du fondamentalisme une viralité transformant une population entière en une masse aussi morte que vivante ; faire des peurs tapies l’instrument d’un mal fantastique. Faire de l’âme humaine un terrain de guerre intérieur où s’affrontent sans pitié la plus lumineuse bonté et la monstruosité la plus abjecte. On sera également étonné de retrouver d’autres réminiscences pour le versant le plus mystique de Midnight Mass, celles des réflexions panthéistes d’un Terrence Malick partagé entre l’enfer du réel et l’attirance du cosmique dans La Ligne rouge ou Le Nouveau Monde. De manière plus inattendue encore son ultime et sublime dernière séquence renvoie de façon extrêmement troublante à l’une des plus belles nouvelles au parfum d’apocalypse de Marcel Schwob, « L’incendie terrestre ». Peut-être n’est-ce qu’une coïncidence, mais compte tenu de la passion de Flanagan pour la littérature fantastique, il est aussi permis de rêver à un hommage.

Retrouvailles pieuses (K. Siegel ; Z. Gilford)(©Netflix)

La nouvelle mini-série de Mike Flanagan est donc une nouvelle œuvre majeure, regardant le monde avec une intelligence et un sens de la nuance remarquable. L’œil est résolument triste, lucide et impitoyable (c’est par ailleurs aussi le propre de King) mais non sans une petite once d’espoir dans son final monumental qui va en laisser quelques-uns sur le carreau. Porté par un ensemble d’interprètes habités, Midnight Mass est bel et bien ce que nous avons vu de plus beau cette année. Il va être difficile de nous en remettre.

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