Si Todd Haynes fut le premier surpris par la résonance de Poison, récompensé du Grand Prix à Sundance et bientôt considéré comme l’un des films fondateurs du New Queer Cinema, ce coup d’essai ne manqua pas de faire parler de lui. Son succès critique mais aussi commercial, remarquable au regard de son budget modeste, contribua à imposer le cinéaste comme l’une des nouvelles voix du cinéma indépendant américain. Cette reconnaissance ne facilita pourtant pas la mise en production de son deuxième long-métrage, Safe, écrit dans la foulée du premier.
Le réalisateur change de registre, délaissant la narration fragmentée de Poison au profit d’un récit plus linéaire, inspiré par un reportage télévisé consacré à d’étranges troubles environnementaux touchant des femmes au foyer, possiblement liés à leur exposition aux produits d’entretien. Le projet peine à convaincre les financeurs, rebutés par son sujet atypique et son ambiguïté. Il verra finalement le jour grâce à l’obstination de sa productrice, Christine Vachon, qui ne se laisse pas décourager par les refus et les désistements successifs. Il faudra néanmoins près de deux ans pour réunir la somme nécessaire et enfin lancer le tournage.

© The Chemical Films Limited
Safe est marqué par une rencontre décisive dans la carrière du metteur en scène, celle de Julianne Moore. À l’origine, il y a les conseils de sa directrice de casting, Jakki Fink, qui avait remarqué l’actrice dans La Main sur le berceau de Curtis Hanson. Todd Haynes la convoque pour une audition dès la fin de l’écriture, lui qui avait été frappé par sa présence dans Short Cuts de Robert Altman. L’essai est décisif, la comédienne donne instantanément corps à Carol White, si le cinéaste n’a pas encore les moyens de faire son film, mais il a son interprète.
Là où Poison avait rapidement attiré l’attention, Safe suscite une réception plus ambivalente. Présenté à Sundance puis à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes, le long-métrage séduit autant qu’il déroute. Sa reconnaissance s’affirme surtout rétrospectivement, à la fin de la décennie, lorsqu’il commence à figurer parmi les œuvres marquantes des années 1990. Sa radicalité formelle, d’abord déconcertante, finit par apparaître indissociable de son projet : ses zones d’ombre, son refus de livrer des réponses définitives et l’incertitude dans laquelle il maintient le spectateur constituent une force appréciée à rebours.
Trente ans après sa sortie, Safe retrouve les écrans français aux côtés de Poison, tous deux proposés dans des copies restaurées par Les Acacias, tandis qu’une édition haute définition paraît chez BubbelPop. L’occasion de revenir aux débuts d’une collaboration entre un réalisateur et une actrice parmi les plus passionnantes de ces trois dernières décennies, mais aussi d’observer l’émergence de plusieurs obsessions du cinéaste. Il y esquisse déjà sa chronique (et sa critique) de la banlieue américaine et de la classe moyenne ainsi que son art du portrait féminin, qu’il inscrit ici dans un récit paranoïaque où le quotidien devient une source de menace.

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Dans la banlieue chic de Los Angeles où Carol White (Julianne Moore), une femme au foyer à la vie désespérément banale, commence subitement à souffrir d’une mystérieuse maladie liée à son environnement quotidien. Convaincue d’être devenue allergique au monde moderne, elle entame une quête d’isolement radicale qui va bouleverser son existence et son identité.
Safe s’ouvre sur un trajet automobile nocturne. La caméra adopte une perspective nous plaçant dans l’obscurité, à l’intérieur du véhicule. Le spectateur partage le déplacement des personnages vers la banlieue américaine que le film s’apprête à ausculter. La musique d’Ed Tomney, avec son élan orchestral classique, accompagne ce mouvement et confère à l’itinéraire une dimension presque solennelle. Le contraste entre cette ampleur sonore et la banalité apparente de l’environnement annonce une étrangeté certaine. L’objectif quitte la voiture pour amorcer un changement de point de vue. De la symbiose inaugurale, Todd Haynes instaure une rupture frontale, nous éloignant de son sujet, l’héroïne, Carol White. Il nous invite à observer son monde plutôt qu’à nous identifier à elle. Le cinéaste propose une expérience, celle de nous faire partager d’entrée la distance qui séparera progressivement le protagoniste de son environnement. Dans une logique à peine plus narrative que son prédécesseur Poison, le long-métrage progresse par blocs séquentiels à la faveur d’une approche clinique souvent perturbante, à l’instar de cette scène de sexe mécanique où la femme silencieuse est témoin du plaisir égoïste de son mari. Cette scène participe au portrait d’une femme dont l’existence semble réglée par des conventions sociales et conjugales qu’elle ne remet pas en question. Ce train de vie dépassionné et redondant est retranscrit par séries de plans larges oscillant entre la peinture et la photographie, captant les différentes pièces et les contours extérieurs de la maison. Cette démarche atteste de l’intérêt d’Haynes pour les espaces résidentiels bourgeois : des lieux soigneusement aménagés, dont l’harmonie apparente masque un malaise plus profond. L’accumulation de scènes quotidiennes importe autant que les événements eux-mêmes. Le cinéaste contemple un univers parfaitement ordonné, tout en faisant naître le sentiment que quelque chose y échappe. Le récit se déroule en 1987, soit deux ans après le récit de Richie, l’enfant meurtrier de son précédent film, déjà situé dans un décor équivalent. Il ne s’agit pas de la seule zone de continuité entre les deux œuvres.

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Fréquemment isolée au milieu du cadre, dans des surcadrages chirurgicaux à forte teneur Kubrickienne, Carol White est également en marge dans les scènes collectives. À l’instar du cours d’aérobic auquel elle participe, et son imagerie post-Flashdance, ironique en comparaison avec le reste du long-métrage. On distingue une communauté exclusivement féminine, réunie autour d’une même discipline corporelle où les gestes synchronisés, les postures et l’énergie du groupe composent un spectacle parfaitement codifié, auquel Carol est inexplicablement étrangère. Sa présence au milieu des autres femmes ne suffit pas à l’intégrer pleinement, elle se tient à distance d’un monde dont elle reproduit les comportements sans en partager véritablement l’assurance et les motivations. Le malaise trouve une première expression, sans symptôme identifiable, mais comme déjà contaminé par quelque chose au-delà d’une difficulté manifeste à coïncider avec son environnement. Le réalisateur prolonge son observation à travers les visites entre femmes au foyer (le protagoniste refuse ce terme pour se définir en tant qu’ « homemaker » ), les conversations mondaines et les préoccupations domestiques. Un canapé commandé réceptionné dans la mauvaise couleur peut ainsi devenir l’objet d’un véritable petit drame, révélateur d’un univers dans lequel l’agencement matériel du quotidien occupe une place considérable. Les objets et les meubles composent un système de conventions dont l’héroïne est à la fois le produit et la prisonnière. La caméra s’attarde sur ces intérieurs soigneusement ordonnés avec une attention clinique qui rend suspecte une harmonie dont rien ne vient perturber l’apparence. Todd Haynes confronte avec insistance son personnage à la solitude pour mieux l’extraire d’un cadre avec lequel elle devrait faire corps.

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« La fin du monde approche », peut-on entendre à la radio quelques secondes avant qu’une quinte de toux violente ne contraigne Carol à s’arrêter au milieu d’un parking. L’annonce apocalyptique entre en résonance avec l’apparition manifeste d’un mal dont le film n’avait jusque-là cessé de suggérer la présence. Quelque chose se dérègle, sans que l’héroïne ni le spectateur puissent encore en déterminer la nature. Ses errances nocturnes dehors, devant sa propre maison, prennent alors une nouvelle signification : comme si elle cherchait à s’extraire de cette prison dorée dont elle ne perçoit pas encore pleinement les contours. Le quotidien se charge progressivement d’une inquiétante étrangeté. La télévision, la radio, les produits domestiques et les espaces familiers composent un environnement dont chaque élément est susceptible de dissimuler une menace. La contamination devient un cercle vicieux : plus elle cherche à comprendre son mal, plus le monde qui l’entoure se révèle en être la source potentielle. Haynes multiplie les visions d’horreur à l’intérieur d’un écrin stylisé. Lorsque Carol se retrouve assise avec l’enfant d’une amie sur elle, le plan semble suspendre le cours du temps. L’immobilité du personnage, son expression indéchiffrable et la durée de la scène confèrent à une situation banale une dimension cauchemardesque : une crise invisible menace à tout instant de se manifester. La mise en scène fait surgir l’inquiétude au cœur des gestes les plus ordinaires. Par ses cadrages rigides et ses mouvements de caméra froids, le cinéaste maintient le personnage à distance, refusant de donner accès à une intériorité qui permettrait de rationaliser son expérience. Julianne Moore, dont le jeu repose sur une économie expressive et une posture de représentation sociale, fait exister le mal sans jamais en livrer une interprétation univoque. Dans le même temps, le film emprunte aux séries paranoïaques (Les Envahisseurs en tête) et aux récits fantastiques (rappelant le segment scientifique de Poison) une logique de la menace diffuse. À une différence cruciale près, Safe entretient délibérément l’incertitude. La maladie de Carol est-elle le symptôme d’un environnement toxique, la manifestation d’un mal plus intime ou le produit d’une angoisse que son entourage ne sait reconnaître ? Le réalisateur laisse ces hypothèses coexister, faisant de l’impossibilité de trancher un ressort d’inquiétude supplémentaire.

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Dans la deuxième partie, Carol rejoint Wrenwood, une communauté dédiée à la guérison. Elle semble enfin trouver une réponse à son mal, mais ce refuge aux accents sectaires substitue à la menace du monde extérieur une autre forme d’emprise, fondée sur la responsabilisation individuelle et la nécessité de se réformer soi-même. Elle passe ainsi d’un enfer à un autre, sans que rien ne permette de déterminer si elle se rapproche d’un rétablissement ou s’enfonce davantage dans son aliénation. La promesse de sécurité (révélant une ironie induite dans le titre) se retourne en son contraire : pour se protéger, elle doit se couper toujours plus de ce qui l’entoure, jusqu’à cet igloo isolé dans le désert, sorte de vaisseau spatial dont l’apparence artificielle évoque moins un abri qu’une prison. Julianne Moore accompagne cette lente disparition par un jeu entre possession et abandon. Son corps semble progressivement se soustraire au décor, tandis que son regard et sa voix expriment une détresse dont les contours demeurent insaisissables. La scène de son anniversaire, où les sourires de circonstance soulignent son incapacité à retrouver une place parmi les autres, témoigne de cette séparation de plus en plus définitive. Carol est condamnée à demeurer étrangère à son environnement.

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Inoubliable, le dernier plan vient bouleverser cette distance et renverser une dernière fois les perspectives. Face au miroir, l’héroïne prononce « I love you », avant de regarder la caméra. Le metteur en scène abolit la séparation qu’il avait patiemment instaurée entre son personnage et le spectateur. Il brise également une règle élémentaire du cinéma, sans pour autant lever le mystère. Cette déclaration traduit une fragile tentative de réappropriation de soi, autant que l’intériorisation d’un discours thérapeutique devenu une nouvelle forme de contrainte et d’aliénation. Le sourire de Julianne Moore ne résout rien, il rend d’autant plus sensible l’incertitude. Safe se refuse à toute conclusion rassurante. Maladie environnementale, souffrance psychique ou produit d’une société incapable de reconnaître ses propres violences, le mal de Carol demeure indéfinissable et la sécurité une promesse toujours contradictoire. Todd Haynes signe le portrait d’une femme qui, à force de vouloir échapper au monde, finit par s’en exclure. Le dernier regard nous confronte à cette solitude sans nous offrir la consolation d’une réponse. Il en résulte une onde de choc, aussi dévastatrice que durable, dont la puissance d’incarnation et l’intransigeance formelle continuent de fasciner, avec une rigueur étonnamment intemporelle.
Sept ans plus tard, le réalisateur et l’actrice se retrouveront pour Loin du paradis, nouveau portrait de femme dans l’Amérique pavillonnaire des années 1950 réinvestie en territoire de mélodrame. Quant à l’inquiétude environnementale qui traverse Safe, elle trouvera un prolongement très différent dans Dark Waters, où le cinéaste s’empare cette fois d’un scandale sanitaire bien réel.

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