Auteur de chefs-d’œuvre tels que Paprika ou Tokyo Godfathers, Satoshi Kon demeure, presque dix ans après sa disparition, l’un des réalisateurs majeurs de l’animation japonaise. Objet d’un véritable culte, notamment auprès de cinéastes tels que Quentin Tarantino ou Christopher Nolan, son travail, graphiquement superbe, n’hésitant pas à offrir un versant onirique à des questionnements tels que la quête d’identité et la recherche du passé, ne compte pourtant que quatre longs-métrages (en plus de participation à diverses séries télévisées). Sorti quatre ans après son inaugural (et formidable) Perfect Blue, Millennium Actress plonge dans les souvenirs de l’actrice Chiyoko Fujiwara à travers l’interview mouvementée menée par le documentariste Genya Tachibana, également grand admirateur de cette dernière. Désormais enfin visible dans les salles françaises grâce au travail de Septième Factory, le moment est venu de se replonger dans cet immense film.

Copyright © 2003 Go Fish Pictures. All Rights Reserved.

Une jeune femme s’enfuit d’une base lunaire de toute urgence à bord d’un vaisseau spatial, avant qu’un zoom arrière dévoile que la scène est issue d’une cassette vidéo qu’un homme, Genya, est en train de regarder sur un petit poste de télévision. Le bruit assourdissant de la fusée au décollage se mêle alors au vacarme d’un séisme bel et bien réel venant troubler le visionnage de ce dernier. Dès sa scène d’introduction, Millennium Actress pose les bases de ce qui sera son fondement même, la volonté de faire perdre pied à son spectateur, de l’embarquer dans un grand maelstrom d’émotions et de sensations. Pour se faire il unit dans un même geste de mise en scène virtuose le réel et la fiction, le passé et le présent, les fantasmes et les souvenirs (il n’est pas anodin de constater que l’un des premiers scénarios écrit par Satoshi Kon était un segment du film à sketches Memories). S’appuyant sur d’incroyables idées de montage (dont il retrouvera la magie dans son onirique Paprika), le cinéaste créé une sensation de mise en abyme vertigineuse, embrassant en un même mouvement toutes les composantes de son récit, passant ainsi d’un extrait de film à un instant de vie issue de la jeunesse de Chiyoko, puis à l’interview dans le temps présent et ce, sans la moindre coupe, le moindre cut. Une maestria permise par la technique de l’animation et qui n’a d’égal, en prises de vues réelles, que l’hallucinant Speed Racer des Wachowski, grandes admiratrices de Kon. Un flou entre réalité et cinéma maintenu par certains effets, comme ce rewind inaugurant le générique d’introduction, semblable à une VHS se rembobinant, ou encore cette voix off commentant un plan large, avant qu’un simple mouvement de caméra révèle à l’image le journaliste qui s’empresse de s’exclamer « Ne me filme pas ». Profondément touchant dans sa visée d’embrasser une vie entière, le long-métrage sait également se montrer spectaculaire (à l’instar de ces immenses scènes de batailles médiévales) et comique, notamment à travers ce cameraman embarqué presque malgré lui dans l’aventure, se retrouvant acteur au lieu de spectateur et dont les remarques méta font souvent mouche. La fusion du tout et de son contraire trouve un écho particulier dans le personnage de cette vieille femme au rouet, tissant inlassablement un fil, apparaissant par moments à l’héroïne (sorte de réminiscence des Parques antiques, sœur tisserandes scellant le sort des Hommes), qui déclare à cette dernière « Je te déteste plus que tout. Je t’aime plus que tout ». Un destin qui, s’il est contenu dans un fragile fil de soie, semble guidé par une œuvre artistique retrouvée au milieu d’un champ de ruines (un portrait peint par l’inconnu dont Fujiwara est tombée amoureuse et dont on ne verra jamais nettement le visage), sauvée miraculeusement de la guerre, elle est matérialisation de la beauté absolue résistant à l’horreur, au temps, à la mort.

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La destruction par des bulldozers de studios mythiques, présentés comme obsolètes, ainsi commence le reportage télévisé de Genya Tachibana : la mort symbolique de tout un pan du septième art. Son interview de Chiyoko sera donc non seulement le retour sur une vie humaine, mais également sur tout une époque, révolue, du cinéma japonais. Sobrement introduit par de simples photos en noir et blanc animées, ce voyage dans le temps passera par toutes les grandes périodes du film nippon, des mélodrames de Kenji Mizoguchi, en passant par les chambaras, les kaijû eiga d’Ishirō Honda et les fresques épiques d’Akira Kurosawa (principalement Ran, directement évoqué à travers la tenue et le maquillage de l’héroïne). Loin de la simple référence stérile et anecdotique (les emprunts à certains plans issus de longs-métrages d’Ozu, entre autres, sont nombreux), ou de l’hommage passéiste, Millennium Actress se révèle entièrement tourné vers l’avenir. La vie de la comédienne (ou de ses avatars sur pellicule) prend la forme d’une fuite en avant constante, Fujiwara est toujours en mouvement, courant à la poursuite d’un souvenir, d’une chimère qui la guide dans ce voyage intérieur (cette clef mystérieuse, McGuffin hautement métaphorique), revenant ainsi au fondement même du cinématographe, écrivant sa propre histoire par le mouvement (kínēma en grec). À l’image des héros du Mad Max : Fury Road de George Miller, chaque découverte, chaque révélation, poussent l’actrice à poursuivre sa course folle, comme en témoigne cette scène composée d’extrait de films où, dans un même travelling latéral, elle traverse les époques à bord de divers moyens de locomotion (du cheval au train, en passant par les premières automobiles). Il se dégage de cette œuvre essentielle de Satoshi Kon, une énergie, un souffle qui, sans entraver la mélancolie bien présente, empêche toute forme de nostalgie, préférant disséquer le passé afin de partir en quête de l’avenir, sans fatalisme. Si destin inéluctable il y a, il ne faut néanmoins jamais cesser de le combattre, d’avancer coûte que coûte, inlassablement, ainsi en est-il de tout être humain et de toute forme de création.

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[Article publié une première fois à l’occasion de la première partie du CR de l’édition 2019 des Hallucinations Collectives]

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