Il fallait bien un livre pour raconter la folle histoire de la restauration du Napoléon d’Abel Gance qui relève d’ailleurs davantage de la résurrection tant il existe de versions tronquées et mutilées de l’œuvre. C’est chose faite avec ce splendide ouvrage qui sort aux éditions de La Table ronde en collaboration avec la cinémathèque française. Richement illustré d’un photogramme par page qui finissent par composer un véritable séquencier, Napoléon vu par Abel Gance regroupe neuf textes qui reviennent en détail sur l’aventure d’un film unique que Gance réalisa avec l’ambition de concurrencer les américains sur leur propre terrain. Quelques années avant le début du tournage (en 1925), le cinéaste s’était d’ailleurs rendu aux États-Unis où il rencontra D.W.Griffith qui influença certainement ses choix de mise en scène.

Costa-Gavras, dans le texte qui ouvre le livre, rappelle que la version du Napoléon la plus connue, celle qui circula en France fut celle que l’on connaît sous l’appellation « version Opéra », d’une durée de 3h47. Mais l’œuvre la plus conforme aux vœux de Gance fut la version « Apollo », jamais exploitée, qu’il présenta à Genève en 1927 devant un parterre de journalistes et qui durait plus de 9 heures. C’est à partir de cette version que le cinéaste proposa un nouveau montage durant environ 7 heures (avec réintégration des fameux triptyques) et qui fait aujourd’hui figure de référence.

La suite ne sera qu’une succession de mésaventures, de versions tronquées et de restaurations imparfaites. Georges Mourier pose d’ailleurs directement la question : « Mais pourquoi prétendre restaurer un film qui, par le passé, avait déjà connu cinq restaurations ? ». C’est à cette question que le livre tente de répondre. Joël Daire revient d’abord sur l’histoire d’une « réalisation hors norme », débutant par le voyage américain de Gance en 1921, se poursuivant par le financement et l’écriture de l’œuvre puis les péripéties diverses lors du tournage et du montage du film, qu’il s’agisse de la faillite d’une société de production ou d’une explosion de magnésium qui blesse Gance et ses collaborateurs (son assistant Georges Lampin). « Malgré les brûlures dont il souffre, Gance est de retour sur le plateau une semaine plus tard. » Après les étapes de la réalisation du film, Dimitri Vezyroglou revient sur la circulation de Napoléon jusqu’à la fin des années 20, de la présentation de prestige à Paris le 7 avril 1927 au désastre américain à l’hiver 1928-1929. Le texte revient avec beaucoup de détails passionnants sur les enjeux socio-politiques de la sortie de ce film : sa présentation délicate à Berlin et une sortie dans les territoires rhénans privées des airs des chants révolutionnaires, notamment Le Chant du départ et La Marseillaise. Il explique ensuite précisément comment Gance a choisi de remonter à plusieurs reprises son film pour satisfaire ses distributeurs Gaumont et la MGM. Mais comme l’alliance entre ces deux firmes s’arrêta au moment de la sortie américaine de l’œuvre, on peut comprendre que la MGM eut à cœur de défendre davantage ses superproductions américaines qu’un film français leur faisant concurrence.

Après ce panorama des différentes versions existantes du film, Georges Mourier revient sur les différentes restaurations du film. Il s’attache d’abord aux différentes versions du film, notamment celle composite de 2h20 sortie en 1935 ou encore, en 1971, Bonaparte et la Révolution, deuxième version sonore réalisée par Gance avec l’aide de Claude Lelouch. Là encore, il s’agit d’un nouveau montage qui ne correspond plus aux versions d’origine. Ensuite, il énumère les cinq restaurations argentiques qui débutèrent sous l’égide de Langlois et Marie Epstein en 1953 et 1959 pour s’achever en 2000 par la troisième et dernière restauration de Kevin Brownlow pour le BFI (British Film Institute). Mourier détaille ensuite les incroyables rebondissements qui ont permis de reconstituer le plus fidèlement possible l’œuvre originelle : découvertes de boites de bobines jamais ouvertes, ouverture du fonds d’archives Abel Gance… Les restaurateurs découvrirent, par exemple, que la version longue dite Apollo ne se « réduisait pas à la version Opéra à laquelle on aurait ajouté des séquences, mais elle constituait une œuvre homogène, dotée d’un négatif spécifique avec ses propres choix esthétiques, bien plus poussés que dans la version Opéra ». Le texte explique très bien les difficultés qu’ont dû affronter les restaurateurs pour redonner vie à une œuvre démembrée de nombreuses fois.

Pour accompagner cette restauration, il fallait également réfléchir à l’accompagnement musical. On sait qu’Arthur Honegger avait composé pour le film une partition originale qui ne satisfit ni Gance, ni le compositeur. C’est donc à Simon Cloquet-Lafollye que fut commandée une nouvelle partition et le musicien explique ici ses choix et parti-pris.

Parallèlement à ces aspects patrimoniaux et historiques, d’autres textes reviennent plus directement sur le film. Thierry Lentz, par exemple, analyse avec beaucoup de discernement la véracité historique du film, mettant d’abord en avant le droit du créateur de réaliser un « spectacle » plutôt qu’un cours d’histoire. Il effectue ensuite un gros travail sur les sources utilisées par Gance, soulignant que lorsqu’il s’agit de la Révolution, le cinéaste s’inscrit davantage dans la lignée des travaux d’Alphonse Aulard (partisan de Danton) que de ceux d’Albert Mathiez (du côté de Robespierre). Mais il note également que Gance a puisé aux meilleures sources historiques tout en s’inspirant des œuvres de Chateaubriand, Stendhal, Vigny, Dumas et Hugo. L’auteur revient également sur les polémiques idéologiques et historiographiques qui ont accueilli Napoléon, certains ayant accusé Gance de promouvoir une forme d’idéologie fasciste. Mais c’est pour mieux terminer par ce constat : « Une fois qu’on aura épuisé ces débats, il restera toujours une « symphonie cinématographique » qui, si elle n’interdit pas les commentaires et les vérifications, les relègue souvent au niveau d’un constat notarial, ce qui ne pèse pas lourd face au chef-d’œuvre, au plaisir qu’il procura à plusieurs générations de spectateurs et aux applaudissements presque centenaires qui l’ont justement élevé au rang de monument mondial du cinéma. »

Frédéric Bonnaud, Élodie Tamayo et Philippe Forest analysent quant à eux l’œuvre cinématographique. Le premier évoque « le film plutôt que sa légende » et se penche sur ses audaces formelles : « Emphase que le film évite en décrétant le mouvement perpétuel et en s’affirmant, dès le début, dès le mitraillage d’images de Brienne, pour ce qu’il est vraiment : un film expérimental qui se serait glissé dans les ors de la légende des siècles. », quand la seconde nous offre un essai passionnant sur la dimension apocalyptique (avec cette idée de la table rase et d’une éventuelle renaissance) de l’œuvre de Gance. Philippe Forest s’attarde de son côté sur le pouvoir du cinéma de faire revivre les morts. Trois textes qui éclairent l’œuvre et qui permettent de ne pas la réduire à une simple objet de fascination archéologique et patrimoniale.

Après avoir lu ce livre, on n’a alors plus qu’une seule hâte : découvrir le film de Gance et espérer qu’il soit vu le plus possible.

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Napoléon vu Abel Gance (2024)

Sous la direction de Frédéric Bonnaud et Joël Daire

Éditions La Table Ronde / La Cinémathèque Française (2024)

ISBN : 979-10-371-0870-8

308 pages – 29€

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A propos de Vincent ROUSSEL

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