Étrange festival

L’Etrange Festival 2022 – 28e édition – Journal de bord 8

Un très bon cru cette année, au sens premier du terme.  Trois longs-métrages présentés en avant-premières crus, in your face : radical même si l‘emballage est sophistiqué et délicat (La Piedad), montée des enchères narratives (Sick of Myself) ou énergie galvanisante (Les Rascals).
Trois fictions coups de boule/coups de cœur.
Et un documentaire galvanisant, Who Killed Nancy?
Un premier long et deux seconds films. Nous reviendrons ici sur ces trois films lors de leur sortie. Deux d’entre eux ont déjà fait l’objet de comptes rendus de mes collègues ici et

La piedad (La Pieta) de l’espagnol Eduardo Casanova est une explosion, entre bombe et feu d’artifice.
Un film détonnant d’audace et de maîtrise qui explore les liens toxiques mère/fils. Ou encore How/Œdipe is your love? Real deep ! Quand un cancer s’immisce dans la relation tordue et qu’elle est mise en parallèle avec la dictature de Kim-Jong en Corée du Nord… (L’intrigue se déroule en 2011).
Eduardo Casanova ose tout, avec une maestria qui emporte le morceau et une sincérité qui met tout le monde d’accord sur ce film qu’on pourrait qualifier, sans aucun doute ,de clivant. A prendre ou à laisser. Qu’il adhère à La Piedad ou qu’il s’en sente rejeté, le spectateur est bousculé et conscient de la sincérité du jeune auteur.

https://www.youtube.com/watch?v=6EWNxpEQKncLe
Après ce choc positif, j’ai eu envie d’interviewer ce cinéaste très doué dont on gage qu’on entendra longtemps parler.
Un entretien riche, généreux, plein d’insolence et d’humour à l’image de cet étonnant artiste qui impressionne par sa maturité (Eduardo C a tout juste 31 ans).

ENTRETIEN AVEC EDUARDO CASANOVA

                      C’est mieux d’être réalisateur que dictateur !

(photo Xanaé Bove)

   

Lorsque vous avez présenté votre film à l’Étrange Festival, vous avez ironisé sur le fait que les « maricons » ( « pédé » en argot hispanique) seraient mieux placés pour réaliser de films d’horreur que les hétéros ?
Oui ! je trouve que ce sont surtout les hétéros qui réalisent des films d’horreur et qu’il devrait y avoir plus de femmes ou de gays aux manettes. La Piedad a participé à beaucoup de festivals de films fantastiques et je me suis aperçu que peu de films avaient une vision LGBT. Les straights masculins occupent quasiment tous les postes, ça serait bien qu’ils laissent la place à d‘autres !

J’ai vu que vous aviez commencé comme acteur à 12 ans dans un sitcom Aïda où vous incarniez le premier ado ouvertement gay à la TV espagnole. Vous sentez-vous une responsabilité par rapport à la communauté gay ?
Tout à fait ! Ce qui m’importe le plus maintenant dans le cahier des charges de la communauté LGBTQE c’est de parler de la stigmatisation des séropositifs. J’en ai marre que le sida soit encore considéré comme une maladie spécifiquement homosexuelle alors que ça n’existe pas, les maladies qui touchent uniquement les gays. Même si la médecine a évolué, la vision des personnes séropositives n’a pas beaucoup bougé depuis les années 80. Je pense que la séropo phobie est une façon de manifester son rejet des homosexuels et trans.

Est-ce pour ça que vous avez construit vos superbes décors comme une prison rose?
Dans tous mes films, j’utilise le rose. C’est une couleur très séduisante et bien sûr, très connotée « queer » et kitsch. Et surtout…C’est plus joli d’empaqueter une merde dans du papier rose !

D’ailleurs, un de vos premiers courts s’appelle Eat your shit, ça me fait penser à John Waters…
J’adore John Waters ! C’est un bon ami, je figure assez longtemps avec lui dans un documentaire Les mystère de Pink Flamingos. John a toujours été une inspiration. Quand j’ai diffusé mon premier film en Espagne, Pieles ( Peau), nous avons invité John à présenter le film et il est devenu un ami proche.
Je suis spécialement sensible à son cinéma. Je le respecte beaucoup pour sa façon unique qu’il a eu de faire se rencontrer l’irrévérence punk avec la communauté LGBT. Son discours radical est dynamique. Peut-être que le punk est l’arme nécessaires de ces minorités qui ont besoin d’une énergie brute pour combattre de façon plus frontale.

Votre mère a vu le film?
Oui !…
Ma mère l’a vu en Corée où l’on présentait le film. C’était très excitant de le présenter là-bas, mais malheureusement en Corée…du Sud, pas en Corée du Nord ! J’aurais vraiment aimé, mais je crains que ça ne soit pas possible. Ma mère l’a donc vu à un festival en Corée et elle a été choquée. Je soupçonne même qu’elle soit encore sous le choc …
Mais, c’est ma mère et elle dit « j’aime tout ce que tu fais » !
Dans la scène finale, ma mère apparait et se fait bousculer par Matéo, le personnage principal. De toute évidence, ce film est à propos de moi et de ma mère (rires). Oui !! N’est-ce pas !!

Est-votre moteur le côté frontal, « ça passe ou ça casse » ?
Quand j’écris un scénario, j’essaie avant tout d’être honnête.
J’utilise énormément ce que je vis et je le transpose dans mes films. Pour moi, le plus important c’est d’être sincère avec mon travail. Si j’écris sans censure, c’est mon vrai moi, ma vraie merde qui apparaitront. Tout ce qui vient de moi, sans filtre.
Je ne pourrais plus faire ça quand je ferais des films commerciaux, donc je profite ! (rires)

Ca a été difficile de financer La Piedad? Avez-vous du édulcorer ?
Oui, très difficile. Non, je n’ai rien modifié ! Je préfère ne pas tourner un film que devoir transformer mon script pour de l’argent. Quand je présente mon projet à Netflix et ce genre de décideurs, je mens à chaque fois !
Les gens qui ont beaucoup d’argent ne comprennent pas nécessairement l’art.
Ça m’a pris quatre ans et demi pour trouver des financements, quatre longues et horribles années. Je crains que ça ne soit de plus en plus compliqué de faire exister un cinéma d’auteur. Par exemple, même John Waters ne trouve pas de financement pour son prochain film, alors que c’est John Waters !
(Impassible et pince sans-rire) C’est une conspiration des hétérosexuels pour que nous, pédés et femmes, ne touchions pas au cinéma ! Hétéros only ! (grand sourire) Joke !!

Vous avez dit que ça serait probablement la dernière fois qu’on pourrait voir votre film ainsi, pour des raisons de droits…
Oui car mon film va passer sur Netflix et ne peut être diffusé sans l’obtention de tous les droits. Donc, on va être obligé d’enlever et de changer les images où Kim-Jong apparait.
Ça me tient à coeur que mon film soit vu dans les festivals exactement comme je l’ai conçu. Ces festivals sont précieux car ils sont des antidotes aux plateformes de diffusion comme Netflix. Ces festivals sont une bouffée d’air pur pour ceux qui aiment vraiment le cinéma. C’est comme un cadeau.

Si je vous dis que votre film est comme un complexe d’oedipe psychédélique, ça vous va? Bien qu’il échappe à toute classification, comment aimeriez-vous le définir?
Je ne définis pas mes films. Pas vraiment.
Ceci dit, je pense que c’est comme un couteau dans un gâteau rose. Un sabre dans une pièce montée.
Une forme de thérapie avec son analyste. C’est un mélange entre le mélodrame et l’horreur. C’est ce que je ressens, voilà.

Aviez-vous d’autres références pour votre film? Pensiez-vous à d’autres cinéastes?
Quand je tourne mes projets, je ne regarde pas d’autres films parce que sinon, il y a le danger de copier et de faire quelque chose de similaire.
J’adore Todd Solondz, Pedro de toute évidence ! J’adore Gaspar Noé, David Cronenberg, Douglas Sirk, mais la référence pour mon travail c’est ma propre réalité.
Ainsi, mon premier film Pieles (Peau) traduit mon obsession pour certaines personnes. Quand je me balade, j’ai mon appareil photo et je photographie des outcasts, ça peut être des SDF, des personnes avec des malformations faciales, etc…
La Piedad parle de moi et de ma mère, de notre relation et de mon obsession avec le fait d’être dictateur. Et aussi, de ma fixette sur le rose.
J’aime énormément de cinéastes, mais ma première influence, c’est…moi !
(sourire, puis rire). Désolé ! Ça peut paraître un peu narcissique, mais c’est vrai !
Bien sûr que j’ai des influences. C’est flagrant quand on regarde La Piedad : Douglas Sirk et Almodovar. Mais Almodovar c’est le cas pour presque n’importe quel artiste espagnol, bien sûr ailleurs aussi. Il a un impact particulièrement prégnant par sa façon de toucher à des émotions radicales et nécessaires. Et son sens visuel très abouti.

Comment avez-vous travaillé avec Angela Molina et Manel Llunell ?
Angela est incroyable. Elle n’est pas une actrice, mais plutôt un animal. Elle sait d’instinct tout ce qui concerne le tournage, le jeu. Elle est incollable sur tout. Elle s’y connait en éclairages, en costumes…
On ne peut pas vraiment la diriger, c’est elle qui vous dirige.
On a parfois lutté car elle est très intuitive et peut s’emporter. Et surtout, elle est toujours en mouvement. Or, je ne voulais pas que mes personnages bougent, je voulais qu’ils ressemblent à des soldats du Nord de la Corée. Ça été une lutte constante : STP, Angela, arrête de bouger ! Stop ! (rires)
Mais, Angela insistait : mais, j’ai besoin de sentir, de bouger. J’étais là : non non non, ne sens rien !
Je te demande juste de m’écouter et de me croire et de rester immobile !
Je réalise des films car si je ne dirigeais pas des acteurs, je dirigerais des pays ! C’est mieux d’être réalisateur que dictateur ! C’est proche, mais il y a une grande différence : je peux tuer mes personnages, mais ça reste une fiction alors que Kim-Jong, Franco, Hitler, Mussolini ont tué vraiment beaucoup de monde !

Avez-vous une question que vous auriez aimé que je vous pose ?
Carrément ! « Voulez-vous que votre film sorte en salles en France, trouver un distributeur ? »
Et ma réponse est : « Tout à fait, oui ! J’aimerais beaucoup ! « ( franc sourire).
Idéalement pas via Netflix France, je préférerais une vraie salle. Bon, si Netflix veut mon film, OK ! Mais un de mes rêves c’est que La Piedad sorte en France, car ici, il y a encore une véritable cinéphilie, un public qui aime le cinéma d’auteur.
J’adorerais que mon film soit distribué ici.
Mon premier film Pieles est sur Netflix. La Piedad va sortir en Espagne et en Argentine puisque c’est une co-production hispano-argentine
La semaine prochaine, je présente mon film à un festival de films fantastiques à Austin, puis nous le montrons au Brésil et je finis ma tournée de lady Gaga en compétition officielle au Festival de Sitges! (rires).
Puis, mon film sort en salles en Espagne en janvier, puis Netflix Espagne et ensuite…

Eduardo Casanova conclue avec un regard éloquent, irrésistible
UFO et autres distributeurs, à bons entendeurs …
Deux photos, une poignée de main solide et chaleureuse ; voici notre oiseau rare envolé dans la rue, à la vitesse de l’éclair., les films de l’électrisant cinéaste n’ont pas fini d’étinceler sur  les écrans parfois ternes. (Merci pour l’entretien à Jean-Bernard Emery, Juliette Pennequin et à Emma Hugon)

En fin de festival, j’ai enfin pu voir Who Killed Nancy d’Otomo de Manuel, dont les deux séances précédentes affichaient complet en salle 100 ; preuve s’il en fallait que I‘Underground intéresse toujours plus de monde que ce qu’imaginent certains prudents décideurs.
Who Killed .. est la version courte de 52 minutes prévue pour les chaînes TV. Un condensé plus pop, plus axé sur l’énergie et la ville. Originellement, Otomo a réalisé une version longue de 90mn qui s’intitule So Young But So Cold, titre d’un morceau de Kas Product. D’après le cinéaste « une vision est plus intimiste qui va chercher un peu plus dans « l’âme » des acteurs et de la scène.
Rassurez-vous : sa version TV est tout sauf formatée et tire de sa brièveté une énergie brute à l’instar de l’esprit DIY qui anime tous les participants du film, qu’ils soient musiciens, disquaires, directeurs de labels, performeurs, graffeurs, éditeurs…

Voici ce qu’en a dit, un de ses acteurs, Vincent Hachet du groupe Geins’t Naït, qui participera à la création de L’Oeil du cyclone au début de Canal+ :

A Nancy il y avait rien à part la place Stalingrad. On avait l’impression que mai 68 n’était pas arrivé à Nancy dans les années 80!Notre fief punk c’était la boîte chez Paulette. Paulette a ouvert son lieu en 1945 pour les G.I. US : elle a fait fortune ! Elle est toujours là à 96 ans. Elle a succédé à sa mère. Ce film parle d’une parenthèse enchantée pendant cinq ans.

Artiste, performeur et cinéaste, Otomo de Manuel a fait partie de cette scène, tout en étant toujours très actif. Son film est donc un témoignage de l‘intérieur
Il a fait un beau travail d’archéologie de la vivifiante scène alternative de Nancy.
Son documentaire répertorie ainsi les musiciens, les salles de concert, les peintres, les musiciens, les labels, les performeur(se)s, les compagnies théâtrale, les auteurs et les graffeurs qui ont fait les grandes heures de Nancy 80 et d’un état d’esprit de débrouillardise, dit DIY (Do it yoursef : auto-gestion !). Retour sur une époque bordélique, créative et libre -comme le résume bien un des intervenants : pas d’agenda, pas de montre, pas d’appartement ! La dématérialisation et internet vont sonner le glas des disquaires en 2000 : ils vont passer d’un millier à une centaine. On apprendra que Solveig Dommartin a présenté une partie de la scène musicale underground nancéienne à Wim Wenders pour le tournage des Ailes du Désir. On découvre des compagnies et collectifs impressionnants tels Matéria Prima.

(Mona Soyoc et Spatz de KAS PRODUCT)

Outre, la sublime Mona Soyoc de Kas Product princesse du royaume coldwave qui évoque la « physicalité du son », on entendra une multitude de musiciens : Geins’t Naït, Double Nelson, Oto, Atomic Kids, Wroomble Experience, Winter Family, Les Amis De ta Femme…. Autre figure de cet Est underground pas très loin de Berlin d’où l’ambiance indus et dark, Gérard Nguyen témoigne également. Dirigeant le disquaire Wave, Nguyen a monté le label Les Disques Du Soleil et de L’acier. Il a été également le manager des Kas Product ou de Dick Tracy.
Maelstrom de sons, d’instantanés de créatifs de tous bords tous azimuth, Who Killed Nancy fait un retour sur ces moments éphémères et rares où quand tu as rien, tout est possible !( Comme l’énonce une des performeuses interviewées).

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A propos de Xanaé BOVE

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