L’Étrange Festival 2020 – Journal de bord – 9

Notre tour d’horizon de cet excellent cru de L’Étrange Festival se clôt avec deux films particulièrement réussis, tous deux en compétition. L’occasion de souligner une dernière fois la qualité de cette édition, qui en plus d’avoir réussi son pari sur les écrans, a rencontré un vif succès auprès du public, venu nombreux et enthousiaste. Merci L’Étrange et à l’année prochaine !

 

Petite pépite venue d’Australie, Relic confime la vitalité et la belle présence des réalisatrices de ce pays. Natalie Erika James opte ici pour un cadre contemporain et insuffle un fantastique délicat à des sujets tels que l’appréhension de la vieillesse et de la maladie et les relations mère-fille. Kay et sa fille Sam arrivent dans la maison de leur mère et grand-mère, Edna, qui a disparu depuis plusieurs jours. Entre culpabilité de l’absence et inquiétude au présent, les liens se dessinent à mesure que se déroulent les recherches pour retrouver Edna. Que sa fille Kay trouve un beau matin en train de s’affairer dans la cuisine. Edna ne veut pas raconter ce qu’il s’est passé, et peut-être même ne s’en souvient-elle pas. Devant son trouble et sa fragilité manifeste, et au vu de son âge, un moment d’absence n’est pas exclu. Mais quel est cet hématome sur sa poitrine ? Et pourquoi semble-t-elle soudain hostile, méfiante ?

La suite de l’intrigue entremêle avec pertinence le quotidien prosaïque, l’éventualité d’une maladie d’Alzheimer, les questions familiales qui se posent autour d’un possible placement en maison de retraite, les rapports entre mère et fille, grand-mère et petite-fille, et une dimension fantastique alimentée par une menace sourde, des êtres invisibles à qui Edna semble s’adresser, des éléments de dégradation de la maison, des meurtrissures apparaissant sur le corps de la vieille dame. La dimension métaphorique du fantastique est ici plus que suggérée, n’en faisant aucun mystère, de manière à mieux se concentrer également sur les relations humaines décrites dans le film. Les deux axes étant traités à égalité, le résultat est un climat anxiogène parfaitement réussi, avec une montée en tension qui dans la dernière partie fait exploser les éléments jusque là égrenés pour plonger dans l’horreur – une progression qu’épouse la mise en scène, les lents travellings hypnotiques se muant en cauchemar – secondée par un jeu sur l’espace des plus oppressants, tout en laissant une belle place à la profondeur des thèmes abordés, avec quelques séquences vraiment poignantes, telle la détresse d’Edna devant son album de photos de famille, ainsi que le final, surprenant, pour ne pas dire scotchant, visuellement et symboliquement, puisqu’il va jusqu’au bout de la portée organique et sensible de son sujet, pour se clore sur un plan bouleversant qui impose le silence et le respect face à ces trois générations de femmes, chacune magnifiquement interprétée avec grâce et conviction. Une belle découverte pour une réalisatrice à suivre.

 

 

Entre énergie romanesque et authenticité de sa reconstitution, loin du livre d’images, Fanny Lye Deliver’d propose une passionnante réflexion autour du temps historique. L’Angleterre de 1650 constitue pour Thomas Clay un fabuleux prétexte pour plonger dans une histoire des mentalités, le passé portant les germes de notre temps en cours, entre inégalités persistantes et progrès. Le cinéaste observe les prémisses d’une révolution de la pensée, à travers le destin de Fanny (incroyable Maxine Peake), mère de famille engoncée dans un mariage triste et une vie dénuée d’âme. Lorsqu’elle fait la connaissance d’un couple ayant trouvé refuge, nus, dans sa grange, sa vie bascule. Elle ne le sait pas encore, mais toutes ses convictions vont être balayées, ouvrant sa conscience vers l’émancipation, vers cette liberté. Attention au titre : délivrée, Fanny ne le sera qu’à la fin, lorsque le « Fanny Lye Deliver’d » s’affichera victorieusement, lui permettant  de prendre véritablement son envol, et que l’idée de son avenir germera dans nos esprits, imaginant quelle aura pu être ensuite la vie de cette femme après toutes les épreuves décrites ici. Le film ne raconte pas tant sa libération effective que les faits et les pensées catalyseurs d’une nouvelle naissance, de cette autre femme.

Le regard de Thomas Clay fait fusionner une vision classique et moderne de l’Histoire, soucieux du détail réaliste tout en nourrissant une matière fictionnelle qui nous tend un miroir contemporain. A côté des recherches historiques minutieuses et d’un perfectionnisme jusque dans les décors – le réalisateur a fait construire intégralement la maison familiale – et le vocabulaire employé par les personnages ou encore la musique qu’il a composée, interprétée sur instruments d’époque, Fanny Lye Deliver’d traite de nos problématiques actuelles et notamment de la révolution que nous sommes en train de vivre.  C’est cette confrontation entre deux regards qui donne toute sa puissance au film, provoquant la double sensation surprenante d’authenticité et d’anachronisme.

La religion profane prônée par le couple libertin sonne comme un symbole d’opposition, de rébellion vis-à-vis de l’ordre établi. « Le péché est une imposture des riches pour contrôler les pauvres », entend-on dans la bouche du jeune homme. Tout en décrivant cette période passée de plusieurs siècles, il fait ainsi intelligemment écho aux carcans qui subsistent dans la nôtre. Sortes d’Adam et Eve blasphématoires, les fugitifs – ils prétendent avoir été les victimes de voleurs mais l’on devine rapidement qu’ils étaient traqués – ils ne jurent que par l’appel de la chair, la beauté charnelle, la liberté de la femme à disposer de son corps. Décrite comme une nouvelle profession de foi, cette libération ne manque pas d’interpeller Fanny, qui s’est toujours soumise à son rôle sans avoir jamais soupçonné l’existence d’une autre éventualité. D’abord malmenée, choquée, elle se découvre, part progressivement à la conquête d’elle-même, fier individu insoumis aux règles établies, qu’elles le soient par la société ou par son mari plus âgé qu’elle et particulièrement sévère.

Fanny Lye Deliver’d déclare le retour d’une innocence sexuelle, d’une joie du plaisir surprenante dans ce climat puritain, avec au cœur du film une scène pivot de séduction érotique, troublante et tendue, qui déjoue très habilement les attentes, vers une émotion nouvelle. Fanny Lye Deliver’d nous entraîne sur un sentier inattendu, jouant le jeu des archétypes pour mieux pousser ses climax vers d’autres enjeux. Ainsi au sein de l’arc narratif de la transformation de Fanny l’intrigue monte en puissance, jusqu’à un final baroque qui emprunte aux codes du western intégrés sans sensation d’artifice, l’ensemble des événements participant de la secousse sismique vécue par Fanny. Sublimée par la photographie 35 mm de Giorgos Arvanitis, chef opérateur d’Angelopoulos, la mise en scène, tour à tour fluide et survoltée, calme ou emportée, épouse les bouleversements de Fanny avec ces mouvements de caméra tournoyant à l’intérieur du décor, d’un point de vue à un autre, plutôt que de multiplier les champs/contrechamps. Entre son classicisme et sa subversion  Fanny Lye Deliver’d constitue une excellente surprise portant la marque d’un réalisateur aventureux et iconoclaste.

 

 

 

 

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A propos de Audrey JEAMART

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