Entretien avec Zacharias Mavroeidis à l’occasion de la sortie d’ Un été avec Carmen (le 19 juin): « Un film acquiert son identité par son public, pas par son réalisateur ».

Le 11 juin, Zacharias Mavroeidis était à Paris pour répondre aux interviews et promouvoir Un été avec Carmen, dont Culturopoing est partenaire. Malgré la fatigue (la veille avait eu lieu l’avant-première en Grèce) et sa réticence à guider les spectateurs dans la réception de son film, il a livré de précieux éclairages dans cet entretien chaleureux, où il fut très généreux de son temps.   

 

Zacharias Mavroeidis

Tout au long d’Un été avec Carmen, vos deux héros tentent d’écrire le scénario d’un film « fun, sexy, queer et low budget ». Votre film est sans aucun doute fun, sexy et queer. Mais est-ce un film à petit budget? 

Oui, totalement. Le film respecte en fait toutes les règles que les deux amis édictent: peu de lieux différents, un nombre limité d’acteurs. La seule entorse à la règle, bien sûr, c’est la présence du chien…[ndlr: les règles stipulent:  pas d’enfants ni d’animaux car ils créent trop d’aléas lors d’un tournage].  Le film a été pensé dès le départ comme un film à petit budget parce qu’il est très difficile de trouver des financements en Grèce. Cela peut prendre des années. Or, je ne voulais pas attendre trop longtemps après mon film précédent, qui m’avait pris des années à finaliser. C’était donc une décision: les ressources étant limitées, je voulais faire un film dans ce cadre-là. Nous avons eu seulement 25 jours pour le tourner, ce qui est très peu. 

Le nombre de personnages est limité, c’est vrai, et parmi eux, le duo que forment Demosthènes et Nikitas est de presque tous les plans. Comment avez-vous choisi vos deux acteurs? Leurs deux silhouettes forment un contraste burlesque qui m’a fait penser aux « slapstick comedies ». Les avez-vous choisis dans cette optique ou cela s’est-il imposé à vous par la suite? 

Dans le scénario, il n’y avait aucune indication sur le physique des personnages. Je n’avais aucune idée préconçue sur leur apparence, disons, plus ou moins masculine ou féminine, velue, etc. Pendant le casting – et là il faut vraiment citer mes deux directeurs de casting: Akis Gourzoulidis et Sotiria Marini-, nous avons vu pas mal d’acteurs mais très vite nous avons commencé à faire des paires: les castings ont finalement toujours eu lieu avec un duo d’acteurs parce que ça ne servait à rien de trouver le meilleur Demosthènes si nous n’avions pas sa contrepartie. Notre premier objectif était qu’il y ait une vraie alchimie entre les deux. Ensuite, cette alchimie devait vraiment tenir de l’amitié, pas d’une romance déguisée, même si certaines personnes peuvent la voir ainsi. C’est ok, tout est ouvert à interprétation, mais je voulais essayer d’exclure cela autant que possible. Donc, nous nous sommes arrêtés sur ces deux acteurs. En plus de leur alchimie, ils présentent deux types de beauté très différents. L’un est plus mince, délicat; l’autre plus masculin, brun, poilu… Ce n’est pas quelque chose que je recherchais spécialement mais ils forment un duo dont on ne peut pas se lasser!

© Epicentre Films

Oui, bien qu’ils soient tous les deux très beaux, ils évoquent quelque chose de l’ordre de Laurel et Hardy, en particulier dans cette scène où ils se baignent: leur façon complètement différente d’entrer dans l’eau est assez savoureuse. Demosthènes plonge et s’immerge tandis que Nikitas descend maladroitement sur le rocher et se baigne sans mouiller ses cheveux, de peur d’altérer leur teinture violette.

L’histoire des cheveux n’était pas dans le script! Mais on a raté la teinture de Nikitas et c’est devenu une blague pendant tout le tournage! 

En choisissant ces deux acteurs, j’ai aussi lu que vous vouliez montrer deux corps très différents pour éviter les représentations univoques et stéréotypées des gays. 

En fait, je n’avais pas d’ordre du jour spécifique. Je ne veux pas que chaque choix obéisse à une check-list préétablie. J’ai fait ce film en Grèce: il n’y a pas tant d’acteurs sur le marché. On n’a pas vraiment le luxe de penser à des éléments si précis. 

Parlons maintenant des décors, dont le nombre est aussi limité. Il y a la plage et Athènes et là, j’ai été frappée par l’omniprésence des escaliers. Est-ce simplement un trait particulier de la ville ou vouliez-vous leur faire dire quelque chose? 

J’ai d’abord été formé en architecture. J’essaie toujours d’utiliser les éléments architecturaux pour ajouter quelque chose au film. Une grande partie de l’histoire se passe sur la plage donc l’architecture n’a aucun rôle à y jouer mais l’autre partie se passe dans le centre-ville d’Athènes. Tous les intérieurs que nous avons utilisés se trouvent dans des bâtiments des années 20 – 30. C’était le moment où l’on a commencé a édifier des immeubles et ils étaient destinés à la classe sociale supérieure. Athènes est souvent vue comme une ville chaotique et… disons… en mauvais état. Mais elle a une architecture très riche si vous avez l’oeil et les connaissances pour la découvrir. En ce qui concerne les escaliers, eh bien, ceux qui connaissent la ville savent que ça monte et ça descend sans cesse ! Les montrer est une façon de rendre la fiction plus réaliste. Mais en plus de cela, nous avons décidé de les utiliser pour créer un écho visuel subtil avec les scènes de la plage: la mer étant bordée de rochers, les personnages montent et descendent aussi. Pour en revenir à Athènes, nous voulions montrer des endroits à coté desquels on peut passer et que l’on ne découvre qu’en visitant certains quartiers. 

© Epicentre Films

Justement, je pense que vous parvenez dans ce film à montrer et magnifier les beautés de la Grèce.

[Eclat de rire]. 

Pourquoi riez-vous? 

J’étais en train de penser à la chaîne nationale grecque, qui est coproductrice et va devoir diffuser le film. Il l’a mise plutôt mal à l’aise. Ils ont pensé que les spectateurs seraient choqués. 

Mais avec toutes ces références aux philosophes, architectes, peintres, à la statuaire, ne peut-on voir le film comme une célébration de la Grèce?   

Disons que j’ai voulu célébrer ce que j’aime dans ma vie en Grèce. Être queer en Grèce est quelque chose que je célèbre. En même temps, je fais des blagues sur l’homosexualité dans le clergé. Mais tout cela, cette franchise à parler des queer, cette ouverture d’esprit, ce n’est pas vraiment une chose à laquelle le public grec est habitué. En d’autres termes, je ne suis pas certain que la majorité des Grecs partageraient votre avis! 

Comment s’est passée l’avant-première grecque, hier?   

La salle était pleine et a beaucoup ri. Mais le film sort jeudi, donc on verra à ce moment-là et dans les semaines suivantes comment réagit le public. Ça pourrait être intéressant dans le sens où le film pourrait ouvrir un dialogue dans la société: quelles représentations de notre société aimons-nous ou voulons-nous promouvoir? Lesquelles détestons-nous? Lesquelles nous font honte, etc. 

Il y a un moment dans le film où il y a beaucoup de scènes de sexe et l’un des deux dit quelque chose comme: je ne suis pas sûr, pour les scènes de sexe, ça fait trop petit budget et ça peut virer au porno. C’était très drôle parce que c’est ce que j’étais en train de penser: ah là là, ça vire au porno. Vous devancez la critique en quelque sorte. 

Cette réplique vous a fait rire? 

Oui! 

C’était aussi un authentique questionnement pour moi. Cela dit, les scènes de sexe peuvent être provocantes mais à mon avis, le plus choquant pour le public, c’est la façon dont le Cruising est dépeint. Deux amis homos sont en train de discuter tranquillement sur la plage tandis que tout près, deux étrangers se livrent à un acte sexuel. Je pense que ça, c’est plus choquant pour le public.  

Vous insistez aussi sur le crossover entre les classes sociales sur cette plage.

Oui, c’est ce que j’appelle la faune queer. Toutes ces créatures venues d’horizons divers forment un ensemble queer. 

D’ailleurs, cet effet d’ensemble est très visible dans le petit intermède en forme de  comédie musicale, qui est assez théâtral.

Je n’ai pas spécifiquement pensé à la théâtralité. Je pensais juste que ce serait drôle. Alors je me suis dit: pourquoi pas. C’est facile de justifier un tel choix a posteriori par des explications intellectuelles. Et je pourrais vous en donner beaucoup… Il y a toutefois quelque chose que le public français pourrait rater: ce sont les nombreuses références à des films grecs. Cette scène précise est une référence à une comédie musicale des années 60. On y voyait la Brigitte Bardot grecque sur un matelas pneumatique et elle chantait: mon matelas est un matelas à une place, je ne veux le partager avec personne, tout en étant entourée de gens qui se baignaient. Une autre chose que le public peut ne pas voir, c’est que l’acteur qui fait la Drag Queen dans cette scène apparaît aussi, à un autre moment, sous les traits d’un garçon timide – celui qui a le T-shirt rayé-. C’est pour moi un commentaire sur la féminité et les Drags: des garçons le plus souvent timides deviennent ces créatures superbes, puissantes et sensuelles. Leur ego se déploie incroyablement. 

Puisque nous évoquons ce moment musical, j’aimerais parler de la bande originale du film avec vous. Je l’ai beaucoup aimée. J’ai d’abord pensé  que c’était Vivaldi ou Haendel… mais c’était Ted Regklis! Là encore il y a cette volonté de crossover. Vous avez travaillé cela ensemble? 

Oui, nous avons beaucoup travaillé ensemble. Je ne suis pas musicien mais j’étais dans un lycée spécialisé dans la musique. Je peux m’asseoir avec un musicien et discuter de son travail avec lui. Nous nous sommes dit: pourquoi ne pas mélanger le baroque et le rebetiko? La musique baroque est flamboyante, queer et posh. Le rebetiko est une musique de la classe ouvrière, grecque, et plus macho. Je ne veux pas faire d’intellectualisme à la noix mais nous avons vu ce mélange comme une réflexion sur la diversité sociale qui existe dans la communauté queer, que nous dessinons avec cette faune de la plage. D’un point de vue plus pratique, si vous écoutez la musique avec attention, vous entendrez que nous faisons ce mélange en utilisant deux instruments dont le timbre est très proche mais les connotations sociales très différentes: le clavecin et le bouzouki. Ils sont toujours mêlés même si c’est difficile à saisir si l’on n’est pas extrêmement attentif. Il y a de petits jeux: parfois, on joue du clavecin comme si l’on jouait du bouzouki et inversement. Nous avons beaucoup écouté Vivaldi et Haendel. La musique était aussi importante pour les transitions dans les émotions. Le film en explore et en suscite toute une gamme. Parfois, on se moque des personnages, puis on éprouve de la compassion pour eux. Pour aider le public à naviguer ainsi et adopter différents points de vue, ce qui n’est pas facile, nous avons utilisé la musique.

On voit bien qu’il y a beaucoup d’inventivité, de mélanges ou de ruptures de genres, etc. Dans le film sont répétées très souvent les règles d’or du scénario, tirées d’un livre qu’étudie Nikitas. Elles sont beaucoup plus simples (trois actes, un but, des scènes charnières, etc). Vous en suivez certaines mais vous vous éloignez aussi beaucoup de cette doctrine! Comment écrivez-vous? Quelle est votre boussole personnelle? 

J’ai beaucoup utilisé ces structures par le passé. Mais, depuis 10 ans maintenant, j’enseigne l’écriture de scénarios. J’ai donc lu beaucoup de livres et j’y ai trouvé d’autres outils. Mais la chose la plus importante que j’aie tirée de tout cela, c’est que, quel que soit le nombre d’outils et de théories dont vous disposez, à un moment, vous allez devenir aveugle. Vous devez continuer à écrire jusqu’à devenir complètement aveugle, et vous demander ce que diable vous êtes en train de faire (what the fuck you’re doing!). Tout est une question de maîtriser cette peur du noir. Si vous savez exactement où vous allez depuis le début, je pense que ce n’est pas un bon signe… si vous ne vous perdez jamais en chemin…

Ça devient un film Netflix? 

Oui, ça, ou un film didactique. 

Je vois qu’en général vous êtes en effet très soucieux de ne pas trop guider votre public, de lui laisser une grande liberté d’interprétation et vous dîtes beaucoup que vous ne voulez pas intellectualiser ou donner trop de clefs de lecture. 

Ce que moi je vois dans un film, les intentions qui sont les miennes: cela n’a pas beaucoup d’importance, sauf peut-être du point de vue de l’histoire du processus de création. Un film acquiert son identité par son public, pas par son réalisateur. Ok, il y a mon nom au générique. Mais est-ce que c’est une comédie ou pas, une série B, va savoir? C’est au public d’en décider. C’est pourquoi je respecte toutes les réactions; toutes sont recevables et je suis curieux de savoir ce qu’est mon film. 

Oui, ce n’est jamais vraiment fini. 

Sauf si personne ne va le voir! Ça pourrait arriver! [rires]. Non, avec celui-là je ne  pense pas que ça arrive mais on verra! 

Malgré cela, est-ce qu’il y a une chose que vous voudriez que nous retenions d’Un été avec Carmen? 

En fait, tout est dit avec les 6 messages qui sont donnés à la fin! Qu’est-ce que je pourrais y ajouter? 

Celui-là m’a marquée: toute mère a déjà eu honte de son enfant! 

Ah oui, ça c’est très important, en particulier pour les Grecs. Ah, je pense qu’en France aussi la famille a un poids sensible, non? Peut-être moins qu’en Grèce, mais quand même. Il y a aussi: « Les bisexuels existent ». C’est essentiel. Il faut aussi les rendre visibles. On parle d’hétéros et d’homos, mais les bisexuels sont précieux! 

Pour finir, est-ce qu’il y a une question que vous auriez aimé que je vous pose et que je ne vous ai pas posée? 

Non, j’ai aimé notre conversation! Est-ce qu’il y a une question que vous n’avez pas osé poser? 

Non… mais allons-y pour deux petites questions plus anecdotiques. Est-ce qu’il y a une part autobiographique dans cette histoire?

Oui, parce que j’ai écrit le scénario avec mon meilleur ami [ndlr: il s’agit de l’écrivain Xenofon Chalatsis] et cela a informé le récit tout au long de l’écriture. 

Le personnage titre est un chien. Vous aimez les chiens? 

Je suis plus chats! Je pense que les gens qui écrivent aiment plutôt leur compagnie. J’ai aussi déjà écrit sur les chats,  j’ai un lien particulier avec eux. Mais je comprends que les chiens sont de véritables « love machines »: ils diffusent de l’amour 24 heures sur 24 et pour cela ils sont précieux. Ce sont aussi de très interessants miroirs des humains! 

©Epicentre Films

Merci infiniment à Zacharias Mavroeidis  pour sa patience, ainsi qu’à Jamila Ouzahir pour avoir rendu possible cet entretien.

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