« Cinéma art et essai / Documentaires / Cinéma du monde / Jeune public… », peut-on lire sur la vitrine d’une boutique rue de Nemours, à Paris. On pourrait ajouter : fanzines, raretés, avant-garde, bisseries,  films quasi incunables, objets de collection, de curiosité, ou de pure convoitise — ainsi cette affiche très sexy qui n’est à vendre à aucun prix, tout comme cette monographie sur Benazeraf. Inutile de préciser qu’on est chez des passionnés, avec qui on peut s’engueuler sur un disque punk, partager sa passion pour les couleurs chez Mario Bava. Sinon, tout simplement, chercher des conseils avisés, bavarder pellicule ou partager une bière. Stéphanie et Patrice ont créé la boutique Hors-circuits depuis voilà bientôt vingt ans. Leur énergie est intacte.

 

 

C’est quoi, Hors-circuits ?

Hors-circuits est un projet, un rêve réalisé, une arme. Nous avons en 2003 ouvert un vidéoclub-librairie à l’image du Vidéodrome de Marseille, qui nous a précédé et transmis avec une générosité peu commune tout son savoir. En 2009, la librairie Village Vanguard, projet des éditions IMHO spécialisées dans la culture pop japonaise, s’est installée en face bientôt rejoint par les éditions Inculte ; nous avons alors cessé le livre pour nous consacrer au DVD. D’autant qu’à cette époque on ne rencontrait plus guère de livres de cinéma intéressants. Puis les fanzines — sur support papier — sont revenus, nombreux et qualitatifs, ainsi que quelques éditeurs indépendants. Dans le même temps, notre public a souhaité acquérir les films que nous louions : la vente a petit à petit remplacé la location. Mais Hors-circuits c’est surtout un lieu physique, une fenêtre sur le monde, et une possibilité pour le penser.

La boutique va sur ses vingt ans. Un bilan ?

On nous a souvent présenté comme « dernier des Mohicans ». Nous portons certes une cause mais elle ne nous semble pas perdue. Lorsque nous avons créé Hors-circuits, nous savions où nous mettions les pieds : dans un secteur en déshérence. Les vidéoclubs fermaient les uns après les autres, dans un premier et court temps remplacés par des machines distributrices de blockbusters. Puis les magasins de DVD ont eux rendu leurs tabliers, toutes tailles confondues : en 2013, soit à mi-parcours de notre aventure, les vingt-six Virgin Megastore de l’hexagone périclitaient. Hors-circuits a perduré, avec un moral d’acier. Et là, d’être un lieu de rencontres, d’échanges, d’être un passeur.

Vous vous en sortez, alors que le support physique semble cramé ?

Le magasin se porte bien, notamment du fait de notre « spécialité », à savoir la recherche de DVD rares, épuisés ou autodistribués, importés des quatre coins du monde. Nous recevons chaque jour des courriers manuscrits avec des listes de recherches, que nous traitons avec le plus grand soin et nous amène à découvrir encore et toujours de nouvelles cinématographies.

Votre clientèle

Notre public est avant tout cinéphage : il emprunte et/ou télécharge, fréquente les grandes surfaces, va au cinéma… Une bonne partie de notre clientèle n’habite pas à Paris et ne bénéficie pas de l’offre pléthorique que les urbains connaissent. Notre boulot consiste à trouver le film ou le livre convoité, pour des raisons personnelles ou professionnelles. Internet a dans un premier temps facilité cet accès à la culture hors lieux physiques, mais cet espace a rapidement souffert d’un trop plein d’informations, parfois erratiques, et d’offres concurrentielles difficilement déchiffrables, etc.

Qu’est-ce que vous avez le mieux vendu, en vingt ans ?

Les films d’Alain Robbe-Grillet en import, en particulier Trans-Europ-Express (1966).

Votre livre préféré ? Film préféré ?

Réponse impossible ! Je comprends que, pour les besoins d’un entretien, on doit en passer ce genre de question, mais pour nous la lecture est une prise — ou déprise — avec le réel ; or le réel, tout comme nous d’ailleurs, évolue et réclame réflexion ou vacances. Ceci dit… s’il n’y avait qu’un film à garder, ce serait L’Homme à la caméra de Dziga Vertov. Un film « total ».

Un livre de chevet, quand même ?

Stéphanie : Femmes, race et classe d’Angela Davis.

Patrice : Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll.

En vingt ans, votre plus grosse claque ?

Peut-être le décès de Jacques Noël, le libraire historique d’Un Regard Moderne, rue Gît-le-Cœur à Paris, qui s’est éteint en 2016 dans son magasin au milieu de ses piles de livres, fanzines, auto-éditions et curiosités venues d’ailleurs, toutes dédiées à la culture underground.

Le moment le plus heureux ?

Le jour d’ouverture de Hors-circuits: la toute première personne a avoir poussé notre porte est le réalisateur et écrivain Jean Rollin. Voilà qui nous plaçait sous les meilleurs auspices !

 

Si je vous dis « espoir », vous me répondez

Action

« Crever »

Assassinat

Et « survivre »

« Vivre pas survivre », Haine Brigade, 1985 (album 1984 The second, New Wave Records).

 

 

Pour conclure, si on vous parle « évolution du marché DVD » ?

Le marché… Pour nous, la culture ne se pense pas en termes de marché. Nous travaillons en marge du marché. Le marché est une affaire de chiffres, de rentabilité, de mots qui ont colonisé notre rapport aux objets, aux savoirs et, in fine, aux autres.

 

Hors-circuits, 4 rue de Nemours, 75011 Paris. Entretien avec Stéphanie Heuzé et Patrice Herr Sang, réalisé par courriel, en novembre 2022.

 

 

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A propos de Pierre-Julien Marest

1 comment

  1. Celia

    20 ans déjà ! Que cela motive tous zé toutes à développer des lieux où une culture différente puisse s’exprimer ! Dans un monde qui se dégrade, une ambianbce régressive où les haineux qui n’ont pas digérer mai 68 et ce qui a suivi, tentent le « retour en arrière », résister doit être la ligne générale (Eisenstein).

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