Marie-Claude Treilhou – « Un petit cas de conscience »

© La Traverse

Un petit cas de conscience est, à ce jour, le dernier long-métrage de fiction de Marie-Claude Treilhou, cinéaste rare et singulière révélée en 1980 avec l’étonnant Simone Barbès ou la vertu. Comme dans le beau Jour des rois, la réalisatrice s’intéresse à la destinée de personnages féminins à travers une courte unité de temps. Au trois sœurs âgées de celui-là succèdent les quatre amies quinquagénaires ou presque de celui-ci. Simone (Ingrid Bourgoin) et Hélène (Dominique Cabrera) vivent ensemble et s’apprêtent à passer un week-end dans leur maison de campagne. Mais petit à petit, elles réalisent que des objets manquent dans la maison et qu’elles ont été victimes d’un cambriolage. La manière dont a opéré le voleur les intrigue : aucun acte de vandalisme et un désir de laisser le moins de traces possibles de l’effraction. A tel point que les deux femmes soupçonnent un coupable qui connaîtrait déjà la maison. Mais de manière plus générale, ce point de départ d’un récit ténu permet à Marie-Claude Treilhou d’en fixer les enjeux : la vie de tous ces personnages semblent bien rangée mais, pour chacune d’entre elles, il manque quelque chose. Et c’est à partir de ce léger décalage, ce petit manque que la cinéaste va élaborer sa fiction minimaliste.

Car si le film aurait pu éventuellement s’envisager comme une enquête policière (qui a cambriolé cette maison ?), cet aspect devient finalement assez anecdotique. Marie-Claude Treilhou se sert de cette intrigue comme d’une béquille mais elle l’épure pour que ne reste dans son tamis que les éléments qui l’intéressent : les personnages, leurs caractères et les liens qui les unissent. Car l’événement va précipiter les réactions contradictoires et chacune va l’analyser en fonction de son regard sur le monde et la société. Margot (Marie-Claude Treilhou), par exemple, exprime toute la mauvaise conscience de celle qui s’est embourgeoisée et qui ne veut pas totalement renier son passé militant. Mère de famille vivant dans un intérieur coquet, elle considère les voleurs comme des victimes d’un ordre social injuste et elle comprend leur geste sans le justifier. A l’inverse, Sophie (Claire Simon), qui a cessé de croire à des idéaux et tente de soigner son mal-être en suivant une psychanalyse, voit dans ce geste le symbole d’une société qui vise d’abord les femmes, surtout lorsqu’elles vivent en couple…

La beauté d’Un petit cas de conscience tient à la manière qu’a la cinéaste, à partir de presque rien, d’offrir à ses personnages une vraie épaisseur et nous les révéler sans passer par la case psychologie. Petit à petit, le spectateur découvre des pans de leur passé, comprend que ces quatre femmes ont défendu autrefois des idéaux et que leur vie a pris un autre chemin. D’où ce dilemme moral qui les agite lorsqu’il s’agit de prendre position dans cette affaire de cambriolage : faut-il donner le nom de Mario (Alain Guiraudie) aux gendarmes puisqu’il a participé autrefois aux travaux de la maison et qu’il a déjà fait de la prison ? Faut-il parler de Carlos ? De Momo, un marginal avec qui Margot a vécu quelques années ? Construit autour de longs échanges dialogués, le film ne cesse de creuser ces dilemmes, entre mauvaise conscience et une certaine amertume qui s’exprime chez Sophie lorsqu’elle affirme qu’il faut assumer de vivre dans la marginalité ou alors accepter les règles du jeu social et ne pas se complaire dans la victimisation.

Comme souvent dans les films de Marie-Claude Treilhou, il est question de la difficulté d’occuper une place définie dans le monde. Place entre les hommes et les femmes (Simone Barbès et la vertu), place au sein de la famille (Le Jour des rois)… Dans Un petit cas de conscience, les personnages cherchent aussi à se définir par rapport aux autres et par rapport à leurs idéaux. Donner un nom aux gendarmes, est-ce se ranger du côté d’un ordre social injuste ou juste défendre son petit carré d’intimité (Hélène et Simone appartiennent davantage à la frange cultivée de la classe moyenne qu’à la classe aisée) ? C’est ce léger écart entre le Moi (et ses idéaux) et le monde que la cinéaste se plaît à ausculter. Elle le fait avec une véritable empathie pour ses personnages mais non sans un certain humour féroce.

A sa manière, Marie-Claude Treilhou s’interroge également sur sa place au sein du cinéma français : faut-il rester dans les marges de manière intransigeante ou accepter de composer avec l’industrie ? C’est peut-être pour cela qu’elle a demandé, Ingrid Bourgoin exceptée, à des collègues cinéastes de tenir les rôles principaux autour d’elle : Dominique Cabrera (L’Autre côté de la mer, Nadia et les hippopotames) en enseignante maniérée (et qui surjoue un peu théâtralement son personnage), Claire Simon (Sinon oui, Coûte que coûte, Gare du Nord) en amie en analyse, Alain Guiraudie en artisan chaleureux et le réalisateur de films documentaires belge André Van In qui interprète le rôle du mari de Margot.

Lorsque arrivent les derniers plans du film, on a le sentiment que les quelques objets ayant disparu dans la maison d’Hélène et Simone ont éclairé les fêlures des personnages. Rien de dramatique au sens où le récit est dépourvu d’esclandres mais avec l’idée qu’un lien s’est distendu et que ce monde sera toujours aussi difficile à habiter pour ces quatre femmes.

© La Traverse

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Un petit cas de conscience (2002) de Marie-Claude Treilhou avec Ingrid Bourgoin, Dominique Cabrera, Claire Simon, Marie-Claude Treilhou, Alain Giraudie, André Van In

Sortie en salles le 30 novembre 2022

Distribution : La Traverse

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A propos de Vincent ROUSSEL

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