La pandémie du coronavirus nous a conduit à revoir Contagion, le film de Steven Soderbergh sorti en 2011 à la suite des recherches des scénaristes sur l’épidémie de grippe H1N1. Cette fiction aurait pu être rangée parmi les films d’anticipation dont le temps aurait souligné le côté démesurément catastrophiste, si ce n’est que la période que nous traversons lui donne un caractère étrangement prémonitoire. Contagion peut nous aider à appréhender la dimension sidérante de la crise sanitaire que nous vivons et de ses effets sur le réel. Mais attention, par les échos troublants qu’il entretient avec notre présent, le film de Soderbergh peut aussi être éprouvant. Si son dénouement est porteur d’espoir, il est composé de scènes visuellement insoutenables, donnant corps à notre tragédie. Au moment où ils écrivirent ce film, Steven Soderbergh et son scénariste Scott Z. Burns imaginaient alors travailler sur un long métrage évoquant la biographie de Leni Riefenstahl. Ils abandonnèrent cette idée, saisis par le caractère exceptionnel des phénomènes de propagation virale et se tournèrent vers l’écriture d’un thriller savamment nourri d’informations médicales[1]. Soderbergh et Burns réussirent ainsi à donner au scénario de Contagion une consistance qui relève assurément plus de la science que de la science fiction.

 

Contagion : Photo

Copyright Warner Bros France

 

Le film commence au jour 2, lorsque Beth Emhoff (Gwyneth Paltrow) repart de Hong Kong pour les États-Unis. À l’aéroport de Chicago où elle fait escale, elle est prise de quintes de toux et accuse une fatigue qu’elle met sur le compte du décalage horaire. De retour chez elle, Beth voit son état empirer et s’écroule, un matin, sur le carrelage de sa cuisine. Le plan sur le regard stupéfait et le visage muet de son fils sont assez significatifs de la frappe sournoise d’un mal inattendu. À partir de là, les jours se succèdent dans l’urgence de l’identification du virus, de son processus de transmission et de la lutte pour endiguer la pandémie : avec qui Beth est-elle entrée en contact ? Combien de temps ? Où et quand ? Et comment freiner le virus dans un contexte d’échanges économiques et humains mondialisés ? Les images des métropoles défilent avec des inscriptions factuelles qui scandent la progression morbide vers un climax inéluctable : datation, noms de villes et nombre d’habitants sont une manière d’indiquer le côté incontrôlable du virus et l’acheminement vers le désastre.

De Macao à Chicago, en passant par Genève et son siège de l’OMS, c’est une course contre la montre qui s’enclenche, alors que les victimes toussent, convulsent et tombent comme des mouches, le corps gris-bleu et raidi. La docteure Leonora Orantes (Marion Cotillard) de l’OMS tente de retrouver le patient zéro à travers les captations de vidéosurveillance de Beth au casino de Macao. Tous les acteurs avec lesquels elle est entrée en interaction dessinent une constellation autour de Beth, reconstruisant le puzzle du séjour de Leonora à Hong Kong et la manière dont le virus s’est exporté au Japon et en Angleterre à partir d’un seul point de contact. Le docteur Ellis Cheever (Laurence Fishburne) du CDC de Chicago travaille de près avec les laboratoires médicaux pour découvrir un vaccin, tandis que la docteure Erin Mears (Kate Winslet) est envoyée au front sans précautions. La communication avec la presse est périlleuse, elle engage la responsabilités des scientifiques et des autorités, qui se livrent à une guerre de l’information avec les usagers de l’Internet qui veulent déconstruire le discours officiel et mettre en cause la recherche médicale. Le bloggeur Alan Krumwiede (Jude Law) veut convaincre la population que le forsythia constitue un traitement simple et efficace contre le virus mais que les laboratoires veulent tirer profit de la mise en vente d’un vaccin. La société s’organise et déploie les stratégies de survie : port de masques, confinement, quête d’une thérapeutique, chantages et batailles médicales coexistent avec les élucubrations profanes qui prolifèrent via Facebook et Twitter. Dans cette ambiance apocalyptique, on voit se dessiner une fracture entre l’OMS, le CDC et la population défiante vis-à-vis des politiques et de la science.

 

Contagion : Photo Gwyneth Paltrow

Copyright Warner Bros France

 

Contagion : Photo Tien You Chui

Copyright Warner Bros France

 

Avec ses personnages agissant simultanément en différents lieux, Contagion mime le mécanisme de la propagation virale en réseau, tandis que le décompte journalier rend compte de la linéarité de la chaîne temporelle et causale. Soderbergh tient son spectateur en haleine par un rythme serré et haché qui affiche plus la façon dont l’épidémie se répand qu’il ne lui laisse le temps de s’attacher aux personnages. Le montage parallèle et la construction chorale bloquent le développement des émotions et empêchent de s’apitoyer sur le sort des héros, évacués de l’action sans ménagement. Le virus n’opérant pas par distinction morale ou sociale, Soderbergh procède sans pitié à la destruction des idoles. Une Gwyneth Paltrow en séductrice souriante ou une Kate Winslet en médecin courageuse finissent l’une aux mains de la science et l’autre jetée dans un charnier. Le veuf de Beth, Mitch Emhoff (Matt Damon), apprend par Erin que sa femme l’a trompé et essaie de construire un semblant de vie avec sa fille. Comment accomplir décemment les rites funéraires ? Comment ne pas céder à la panique générale et aux rumeurs ? Que le bloggeur joué par Jude Law instille le doute dans les esprits, arguant des querelles entre Français et Américains pour la découverte du vaccin, et une société tout entière est bouleversée. Dans un monde dévasté, les tragédies intimes ne sont plus qu’un infime rouage d’une mécanique globale dont la force mortifère fait exploser l’angoisse et les comportements irrationnels.  Contagion donne ainsi à voir l’exacerbation des médiocrités humaines dans une situation d’urgence et de lutte, à travers la méfiance que le virus génère et la course au succès scientifique.

 

Contagion : Photo

Copyright Warner Bros France

 

Il ne faut pas s’attendre au développement d’un propos explicatif concernant une maladie dont le spectateur ne saisit les origines qu’à la fin du film. Soderbergh laisse la démonstration en suspens et le spectateur infère de lui-même, au rythme de l’enquête. Comme à son accoutumée, le cinéaste condense l’action et procède par ellipses : saccage d’un magasin alimentaire et d’une pharmacie pour entrer en possession du forsythia, embouteillages d’automobilistes américains voulant quitter leur État en quarantaine, confinement de villageois chinois dans un cluster, gymnase transformé en hôpital de circonstance pour accueillir des lits, distanciation sociale, méfiance entre voisins, fosse commune improvisée. Soderbergh privilégie les effets visuels nets sur la narration, travaillant la mise en scène avec la précision d’un scalpel. Qu’elle montre un bol de cacahuètes, des verres à cocktail, un crâne découpé, un dossier de papiers ou une rampe de bus, l’image est tranchante, éclairée par une lumière d’un vert cadavérique et d’une froideur clinique. Ces inserts soutiennent la dramaturgie par des effets de loupe sur des détails inertes mais qui jouent un rôle primordial dans le processus de contagion. Et si le spectateur a toujours un temps de retard sur l’image dans sa compréhension de l’intrigue, c’est pour mieux accepter ses limites à circonvenir un ennemi incontrôlable et invisible.

Avec Contagion, Soderbergh réalise un film sur le rapport de l’homme au temps. Une fois la flèche décochée, il faut à la fois regarder vers l’avenir pour préserver l’humanité, mais aussi vers le passé pour comprendre comment tout cela est arrivé. Alors, si par sa structure lapidaire, Contagion peut avoir un effet déceptif, l’attente est habilement comblée par le dénouement qui fait remonter le spectateur au jour 1, où tout s’éclaire et s’explique avec une simplicité déconcertante. L’image princeps est celle de la matrice qui fait éclore la catastrophe selon le principe de la serendipity, depuis le franchissement de la barrière des espèces jusqu’à l’extension du domaine de la lutte.

[1]Soderbergh et Burns furent conseillés par l’épidémiologiste Larry Brilliant qui leur donna accès aux travaux des chercheurs de l’Université de Columbia, et qui facilita leur mise en relation avec les chercheurs de l’OMS.

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