Jean-Claude Brisseau – "La fille de nulle part"

 

Avec La fille de nulle part, Jean-Claude Brisseau nous ouvre une nouvelle page de son journal de fiction intime. Comme un novelliste de l’image, à la lisière du conte et de la fable, il nous invite à la rencontre de Dora, jeune fille désœuvrée, et de Michel, l’écrivain solitaire qui la recueille ensanglantée alors qu’elle vient d’être agressée dans l’escalier. Comme frappés d’une malédiction, ceux qui la côtoient, d’abord séduits par son énigme insondable, semblent pressés de s’en débarrasser. D’un côté cet ancien professeur de mathématiques, intellectuel misanthrope et rationnel s’interrogeant sur les religions et les croyances, de l’autre côté Dora fille des rues, paumée, sans domicile fixe mais au mystère presque surnaturel. Venue « de nulle part », elle semble même communiquer avec les esprits. Brisseau exploite cette sensation de fossé entre générations à travers ces deux personnages symboliques qui prennent chair avec leurs mots. Entre le vieux bougon partagé entre la pitié et la méfiance et la jeune femme le regardant comme un homme d’un autre temps s’installe une curieuse  communication, faite de confrontation, de fascination, puis de sentiments ambigus qui sans jamais être vraiment charnels finissent par ressembler à de l’amour, mais un amour qui n’obéit pas aux règles établies. Car si l’arrivée de Dora dans l’appartement semble bouleverser le monde des morts comme celui d’un vivant, si des éléments surnaturels surgissent avec elle, Dora apporte le rêve à celui qui n’en a plus, la présence à celui qui n’était plus habitué qu’à lui-même. Cette irruption est dichotomique, cette ultime source de vie s’affirmant aussi comme le signe d’un au-delà qu’elle ouvre au vieux professeur.

Avec La fille de nulle part, filmé en HD chez lui avec les moyens du bord et quelques acteurs, dont lui-même dans le rôle principal, Brisseau semble réinventer son cinéma, en redécouvrir les formes. C’est d’une maladroite et précieuse beauté que s’emplit La fille de nulle part dans ses plans parfois approximatifs ou sa prise de son parfois défaillante. Fragilité de l’instant, émotion de l’incertain et de l’accidentel. Ce sont de ces failles même, de ces imperfections que jaillit l’insaisissable magie.

Brisseau met toujours en garde dans ses interviews  contre le parallélisme du personnage et de l’auteur. Déjà dans A l’aventure, « l’homme sur le banc », cet étrange philosophe errant qui discourait sur le bonheur, les croyances et la vie avec l’héroïne, ne pouvait que nous ramener aux préoccupations du cinéaste. Ce précédent opus constitue un fabuleux prologue à cette ambiguïté autobiographique. Ici l’identification de Brisseau – entre mémoire vécue et fantasmée – à cet ancien professeur solitaire passionné de Ford et d’Hichcock, que ses anciennes élèves n’ont jamais oublié et qui viennent lui faire la bise avant leurs adieux, est plus que jamais tentante, même si Brisseau joue évidemment malicieusement avec son moi. Avec comme décor son appartement, ses livres et ses dvds en évidence (y compris celui de Choses Secrètes), Michel se lance dans des débats métaphysiques et philosophiques, et lorsqu’il s’interroge sur la véracité des Saintes écritures, on ne l’arrête plus, à l’instar de Brisseau en interview partant de digression en digression, que l’on retrouve mot pour mot dans le discours de son héros. Sa vision n’est d’ailleurs pas exempte d’une ironie, d’un sens de l’autodérision, comme lorsque Dora répond face à la satisfaction de Michel d’avoir enfin pu avoir la seule conversation passionnante depuis des années : « vous appelez ça une conversation ? J’aurais plutôt dit monologue ». Car La fille de nulle part n’est pas seulement beau, il est également drôle, entre ses joutes verbales, ces échanges du mûr et du juvénile, et ces sourires spontanés. Rarement l’univers du cinéaste n’avait paru si lumineux, radieux, excepté peut-être les Savates du bon Dieu.

Brisseau n’en oublie pas pour autant la séduction du romanesque et du poétique. L’alchimie qui naît progressivement au sein de ce nouveau couple est d’une émotion folle, vraie, palpable. Ce qui fait que Brisseau reste et restera probablement l’un des plus importants cinéastes français vivants tient à sa capacité à exploser les frontières du réel et du rêve. Ni l’un ni l’autre n’existent, il s’agit d’un même monde. Le fantastique appartient au quotidien, les tables tournent, Michel interroge les textes écrits ; le spirituel dialogue avec le spiritisme. Littérature, réalité tangible, fantômes, corps nus déposés sur un autel ne font qu’un. Et même lorsque le spectre apparaît c’est pour être ramené par Michel à une réalité palpable, pour y être désacralisé, débarrassé de ses atours anxiogènes ou fascinatoires. « Si tu crois que tu me fais peur, tu te trompes, descends de là, je veux juste savoir qui tu es ». Alors qu’on aurait pu s’attendre à la traditionnelle apparition bleutée et diaphane telle qu’on la voyait dans De bruit et de fureur ou  Céline, et même ses trois dernières œuvres, Brisseau choisit de prendre le contrepied de son inspiration en changeant de ton et de couleurs. La lumière est étrangement rosée et les revenants y montrent leurs visages en plein jour, et en toute simplicité. Malgré cela, les visions spectrales de Brisseau restent superbes, grands corps étirés en lévitation, enveloppés dans des longues robes noires.

Une fois n’est pas coutume, ici encore, Brisseau restera un homme qui aimait les femmes. L’érotisme y est visuellement discret (une hallucination saphique sur un autel vient nous rappeler combien Brisseau aime filmer la nudité) mais toujours palpable, instaurant un trouble subtil. Et son actrice, la formidable Virginie Legeay apporte toute la force fragile de la jeunesse au personnage de Dora. De film en film l’univers de Brisseau s’imprègne de la vieillesse et de la mort, évoquant toujours un peu plus distinctement l’approche de la disparition, la vie comme un intervalle avant l’heure dite.

Jean-Claude Brisseau, cinéaste-philosophe à la fois passionné et candide, naïf et érudit, s’emporte comme un enfant dans ses raisonnements infinis. Il se laisse glisser en Michel, nous invitant à prendre part à un voyage flottant, galvanisé par cette fusion de l’intime et de l’imagination. Dora et Michel incarnent deux mal-de-vivre, de celui qui commence et de celui qui n’est déjà pas loin de la fin. Le vide métaphysique et le doute, au centre de l’œuvre du réalisateur, n’auront jamais été aussi présents que dans La Fille de Nulle part mais la réponse de Brisseau cinéaste est la même que celle de Brisseau personnage. La raison de vivre dans un monde sans Dieu subsiste dans le désir de créer. La fille de nulle part en apporte la preuve irréfutable. Elle est splendide. On ne l’en remerciera jamais assez.

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