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Du haut de ses 35 ans, le chef d’œuvre paranoïaque de John Carpenter revient en salles pour remettre les pendules à l’heure dans un cinéma de genre gangrené par les cols blancs, sur fond de redite et de fan attitude. Toujours jeune et toujours beau, The Thing est un film au (néo)classicisme exemplaire, loin des effets de manche et de l’abus de jump scares : un sacré film d’horreur viscéral habité par une chair dans tous ses états, un vrai film d’épouvante qui fout la frousse en quelques plans, et, bien au-delà des carcans du genre, une date dans l’histoire du cinéma. Un film qui finit quelque chose pour inaugurer autre chose, une sorte d’œuvre terminale et définitive comme un grand sabbat et dont le cinéma renaît fier et adulte aujourd’hui encore.

Milieu des années 30 : Éditeur de la revue Astounding Stories, John W. Campbell rédige Who goes there ?, courte nouvelle de science-fiction destinée à devenir un archétype du genre : le récit d’invasion extra-terrestre. A partir d’un who de nature à cristalliser les peurs de chaque époque, la nouvelle de Campbell s’annonce comme un idéal palimpseste dont le cinéma américain va bien évidemment se saisir une première fois dans les années 50, sur fond de menace rouge. Réalisé en 1951, La chose d’un autre monde est aujourd’hui un classique du cinéma de science-fiction qui profite du talent de Christian Niby mais surtout de Howard Hawks. Un beau récit paranoïaque efficacement mis en scène dont on retiendra surtout les ambiances enneigées magnifiées par la photographie de Russel Harlan (1)

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En état de grâce depuis ses derniers succès, c’est nanti de son plus confortable budget – 15 millions de $, plus du double que celui de New-York 1997 – que John Carpenter se saisit à son tour de la nouvelle de Campbell et se confronte directement à l’un de ses mentors.
Depuis ses débuts, on reconnaît avec évidence la passion qui anime John Carpenter pour Howard Hawks, son « only true american filmaker ». Réalisé en 1976, Assault laissait entrevoir une relecture moderne de Rio Bravo (1958) tandis que John Carpenter dissimulait son rôle de monteur sous le pseudonyme de John T. Chance, le personnage principal du film interprété par John Wayne. Surtout, au-delà de l’hommage, John Carpenter faisait allégeance au classicisme hawksien en privilégiant un style épuré mais savant qui trouve dans la construction et la manipulation des espaces et du temps les plus belles raisons de s’épanouir. Réalisé en 1979, The Fog reste exemplaire de ce « néo-classicisme » raffiné (2), une œuvre d’une magnifique maîtrise à laquelle quelques nappes de brumes semblent suffire pour se réaliser et dont l’utilisation du cinémascope parachève l’existence.
Ensuite, il y a une attirance naturelle pour le genre et ses multiples figures. Quoi que l’on en dise, l’expérience de John Carpenter dans le domaine de la science-fiction reste rare au début des années 80. Outre un premier film d’étudiant qui doit sans doute plus à Dan O’Bannon, il n’a approché le genre que par le biais du film d’anticipation à travers la peinture d’un monde futuriste et concentrationnaire (New-York 1997). Après le polar urbain, le slasher, le récit d’anticipation et le conte d’épouvante, il saisit là une double occasion : continuer à parcourir l’histoire des genres et se rapprocher une nouvelle fois de son modèle Rio Bravo qui incubera au sein d’un classique récit d’invasion que l’on devine déjà anxiogène. On sait le réalisateur passionné de science-fiction et grand amateur de Planète interdite, film qui entretient d’ailleurs quelques similitudes avec The Thing. De plus, son ami Dan O’Bannon a frappé fort en 1979 en écrivant le scénario de Alien, un très beau succès qui redonne au genre une dimension adulte, loin des enfantillages lucasiens qui avaient déjà enterré la « speculative fiction » des années 70. Le terrain science-fictionnel s’annonce dès lors assez fertile.
Enfin, John Carpenter devine la potentialité que représente l’entité extra-terrestre comme possible figuration du mal. Une problématique qui hante sa filmographie depuis ses débuts : des assaillants de Assault aux marins de The Fog en passant par Michael Myers dans Halloween, le cinéma de John Carpenter ne cesse, sous couvert d’une menace quelconque, de tenter une peinture du mal. Mais ce mal demeure infigurable, son image étant en permanence entravée par la nuit, la brume, le masque pour mieux cacher sa nature trop absolue pour être représentée. The Thing semble offrir une nouvelle opportunité pour tenter cette représentation qui s’annonce cette fois-ci « d’outre espace ».

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A partir de ces quelques remarques, on mesure à quel point The Thing n’est pas un projet hasardeux, le fruit d’un assemblage douteux promotionné par des cols blanc au nez fin. The Thing existe puissamment et vit encore aujourd’hui car il participe de destins qui convergent de façon presque inéluctable. Seuls le désir et l’évidence semblent guider son auteur et son équipe vers The Thing, œuvre passionnée, entière et unique, loin des petits calculs misérables et du filon juteux, loin de l’agonie de belles idées sacrifiées sur l’autel de la reproductibilité à l’infini, loin du mercantilisme nauséeux. Aller voir aujourd’hui The Thing en salle, c’est renouer avec un le miracle du cinéma : quelque chose d’attendu, de rêvé et d’excitant . C’est assez rare aujourd’hui dans le cinéma de genre…
Imaginez donc la courte notule dans une revue de cinéma parue à la fin de l’année 1980 : « John Carpenter réalisera avec un confortable budget un remake de The thing from outer space, le classique de Howard Hawks. Il retrouvera son acteur fétiche Kurt Russel, les effets spéciaux seront dirigés par Rob Bottin (Souvenez-vous : Hurlements!). On parle de Ennio Moriconne pour la bande son… ».
Sans doute fantasmé par les quelques fans de l’auteur à l’époque, The Thing est un idéal réalisé pour tous les nombreux fans aujourd’hui proclamés. « On en a rêvé et ils l’on fait » : voilà ce qu’aujourd’hui le film de John Carpenter fait dire au spectateur. Ce qui, bien évidemment, tranche avec une autre idée qui, aujourd’hui, mine notre cinéma bien-aimé : « On n’en a jamais rêvé et ils l’ont quand même fait » … Ils l’ont même parfois dupliqué jusqu’à satiété.
Film d’amour et œuvre de cinéma, The Thing a de quoi réunir le fan et le cinéphile sur le même strapontin. Et si le fantasme porte déjà haut le projet dans le cœur du fan intransigeant, c’est sa réalisation – d’une perfection hallucinante – qui comblera le cinéphile le plus exigeant.

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The Thing, c’est avant tout l’art du remake intelligent, chose assez rare vous en conviendrez.

« Premièrement, mon but n’était pas de faire un remake du chef d’œuvre de Hawks. Je pense qu’il s’agit d’un grand film et il aurait été idiot de ma part, de vouloir refaire un film parfait » John Carpenter. (3)

Si John Carpenter réfute l’idée d’un remake, c’est pourtant comme cela qu’il s’inscrit dans la simple cinéphilie. Une simple querelle de terme (Nouvelle adaptation ? Relecture ?) qui n’entame en rien les rapports complexes et passionnants que le film entretient avec l’œuvre de Howard Hawks.
The Thing et son réalisateur ne cessent d’être hantés par le film de Hawks. De la citation du générique à une relecture de la séquence de soumission d’un personnage encordé à une chaise, le film de 1951 ne cesse d’être présent. Encore mieux : à l’occasion de la projection des témoignages audiovisuels de l’équipe danoise – tournés dans un noir et blanc évocateur –, on a la très nette impression que Kurt Russel et son équipe regardent les images tournées par l’équipe hawksienne qui lui aurait donc précédé. A la fois dissimulé et visible, le film de Hawks semble incuber dans l’œuvre, la contaminer de la même façon que la créature contamine les hommes. C’est une passionnante lutte intestine entre le maître et l’élève qui se solde finalement par la victoire de ce dernier. Car si l’homme reste hanté par la filmographie hawksienne, l’œuvre s’affirme comme son geste d’affranchissement : en assumant désormais non pas une influence souterraine mais une filiation directe, John Carpenter s’autorise plus un prolongement qu’une reproduction de son héritage (Il est d’ailleurs assez significatif que ses films suivants se détachent du modèle hawksien). The Thing serait donc le film le plus hawksien de son auteur mais aussi son plus libre ou libéré : le film de la maturité, celui qui regarde la figure tutélaire dans les yeux avec un soupçon d’orgueil et qui lui concède une place presque honorifique dans sa juste temporalité : le passé. En tout cas, qui pose un regard plein d’une ambition personnelle, toute au bénéfice d’une œuvre donc importante pour son auteur. Il y aura un avant et un après The Thing, comme tout rituel de passage.
D’où, sans doute, cette nécessité de revenir à la source littéraire pour mieux se détacher du film de 1951. Un affranchissement qui autorise aussi d’en moderniser profondément les thématiques pour mieux réaliser une œuvre de son temps, loin de la menace rouge et de la peur de la science – peurs très ancrées dans leur époque – et qui s’éloigne de la représentation conventionnelle de l’extra-terrestre.

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Chose facile pour l’envahisseur à qui John Carpenter va octroyer un rôle clé : figurer le mal absolu. Il y avait, jusque là, quelque chose de fantomatique et d’évanescent dans sa peinture du mal. Il est d’outre-tombe – l’équipage de Fog, Michael Myers, mort-vivant anonyme dans Halloween –, au mieux il est une ombre – les assaillants de Assault. Entre deux mondes, le mal reste tapi, que ce soit dans la brume, la nuit ou derrière un masque anonyme. A contrario – et c’est une importante étape dans l’œuvre carpenterienne – , le mal s’incarnera puissamment dans The Thing : il n’est que matière et densité, un maelström de chair qui vit, se déforme, se déchire, hurle et se défend. Le mal est même le fondement de la vie : il est une cellule. On a beaucoup parlé de l’extraordinaire travail de Rob Bottin, sous haute influence de Francis Bacon, pour concevoir la créature. La grande richesse de The Thing tient aussi à sa technicité : au-delà de la réussite évidente de Rob Bottin, c’est l’utilisation des animatroniques, faits d’une peau de latex et d’une ossature métallique, qui offre à la créature sa véritable occasion d’exister. Un travail comparatif avec l’insipide remake de Matthijs van Heijningen Jr. réalisé en 2011 confirme cette impression : quelque soit l’horreur, la défiguration, la monstruosité, le vivant se satisfera d’une simple matière là où un complexe assemblage de pixels ne pourra qu’échouer. La faute à cette présence si nécessaire pour une chair mise dans tous ses états et qui se doit d’être habitée jusqu’aux entrailles.
Sommes logique de 1 et de 0, les pixels ont-ils des entrailles ? Sont-ils substance ?
Dans The Thing, la chair du monstre est presque parfaite mais s’épanouit surtout dans cette imprécision : elle n’a d’égal que les multiples anfractuosités et irrégularités qui animent notre propre derme et notre propre corps. Elle brille par son illogisme et les techniques de son époque lui conviennent à merveille. Tellement, qu’aujourd’hui elle estomaque encore le spectateur pourtant rompu à l’exercice du viscéral. Il faudra attendre dix ans pour retrouver telle expérience de la chair : ce sera la folie – peut-il en être autrement ? – de Screaming Mad George, ultime héritier de Rob Bottin et du latex, qui lui offrira un dernier tour de piste en forme de grand sabbat (soyons plus direct : une partouze) dans l’extraordinaire et définitif Society réalisé en 1990 par Brian Yuzna.

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A l’opposé de cette chair en fusion, dense et multicolore, John Carpenter parfait son art « néo-classique » en se confrontant à l’ultime épure : la blancheur des terres glaciaires, là où terre et ciel se confondent. Pour un réalisateur qui construit sciemment ses espaces au gré de la lumière, des ombres et des perspectives, c’est un énorme défi. Parfaitement secondé par Dean Cundey – tellement talentueux que les studios Amblin lui dérouleront le tapis rouge par la suite -, les deux hommes sont au diapason. Rompue à l’exercice des couloirs, des chausses trappes et des coursives, l’équipe filme admirablement la station polaire comme une entité animée par la circulation permanente de douze hommes affairés. Travellings oppressants, zones d’ombres : tout est là pour provoquer le grand frisson. Mais ce qui épate dans The Thing, c’est l’adaptabilité du duo à un nouvel espace d’expression : la blancheur presque immaculée de l’image n’entame en rien leur capacité a distiller une tension permanente. La profondeur de champs de la station s’articule avec les aplats du décor polaire, les volumes alternent avec les surfaces pour configurer une terreur nouvelle qui s’empare de toutes les dimensions. La blancheur de la neige et l’obscurité d’un chenil s’associent pour accomplir leur funeste dessein : faire disparaître, ensevelir, anéantir. Dans The Thing, la mort est perpétuellement au travail et procède de toutes les échelles, de la cellule aux grands espaces.
Profondeur, cadre, luminosité, échelle : cette ambiance angoissante et mortifère – que l’on a reproché à l’auteur – est surtout une grande leçon de cinéma comme instrument de la peur. Associée à la bande originale d’Ennio Moriconne qui sonne comme un pouls à l’agonie et aux pesants silences troublés par le gaz qui émane d’un lance-flamme, la peur devient totale.
Et quand le peu de vie se manifeste, c’est sous la forme d’une chair menaçante, difforme et hurlante. Tenaillé entre l’horreur et l’épouvante, The Thing laisse peu de répit au spectateur.

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Cette dimension totale de l’œuvre, qui embrasse tout un monde et ses hommes avec, ne peut trouver qu’une seule issue : une destruction elle-même totale. Une Apocalypse. Avec The Thing, John Carpenter entame brillamment une trilogie de l’Apocalypse qu’il continuera avec Prince des ténèbres et L’antre de la folie. C’est ici une Apocalypse à hauteur d’hommes, d’hommes simples et parfois fragiles : certains sont de vieux amis, jouent ensemble aux cartes tandis que d’autres sont fatigués, par l’âge ou par le travail. Certains aiment fumer d’autre boire. C’est une Apocalypse sans arme à feu, sans héros, sans virilité.

Ils étaient au nombre de douze. Ils étaient un reste d’humanité dans un enfer blanc.
Esseulés et au seuil de la mort, c’est ce qu’il leur restera. Malgré tout.
Et dans un cauchemar de 109 minutes, l’humanité, c’est un dernier geste, très simple, au coin du feu.
Simple comme une bouteille de whisky sec à partager entre copains.
Après autant d’épreuves, c’est foutrement beau.
Merci Monsieur Carpenter.

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1 –  Il parachèvera son style avec le magnifique La chevauchée des bannis réalisé en 1959 par André de Toth.
2 – J’emprunte cette terminologie à Henri Focillon. Dans sa « vie des formes », il estime qu’une idée esthétique connaît, après une période classique qui en reconnaît les formes, une période raffinée qui les embellit.
3 – John Carpenter interviewé par Luc Lagier et Jean-Baptiste Thoret in « Mythes et Masques : les fantômes de John Carpenter » (Dreamland éditeur, 1998).

A propos de Benjamin Cocquenet

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