Un lieu, unique : le fort de Monte Serrat, Salvador de Bahia, Brésil. La chaleur, partout, qui chauffe d’un soleil sans ombre les plages et les êtres. Quand une explosion retentit : des petits cons, sans doute, qui pêchent à l’explosif. Caju, petit dealer à la semaine, les aperçoit et, chauffé à blanc par M. Ney, militaire à la retraite, prévient un flic à qui il avait filé quelques tuyaux il y a peu. Richard, homme de loi rigide mais cavaleur et violent, se prépare donc à les interpeller.

Le roman graphique de Marcello Quintanilha n’est que ça : l’histoire de ce simple fait divers, dont la mécanique s’enraye peu à peu pour approcher dangereusement du drame.

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Il n’est que ça, et en même temps, que le trait, naturaliste et assez classique au premier abord, et la couverture un peu trop « BD de CDI » ne trompent pas : car cet argument banal, restreint dans son lieu comme dans ces personnages principaux (Caju, Richard et sa future ex-compagne, Keira, M. Ney et les deux bandits pêcheurs), Quintanihla tire la matière à un brillant exercice de style, impressionnant dans sa manière de déployer une narration, par confrontation, montage parallèle, retour en arrière, jonglant des points de vue et des temporalités.

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Reliant dans une même mise en scène le comics (pour son travail sur l’ambiance, sur l’action, ainsi que l’aspect analytique du flux de pensée) et le manga (les confrontations, déliées jusqu’au surplace où un coup de pied peut prendre 5 cases à s’effectuer, les traits outranciers de réactions ou de course, où la sensation de l’action emporte sur le réalisme), oscillant entre le thriller et l’entomologie sociale, cette observation magistrale d’un micro-évènement aux ramifications profondes se vit comme une ligne unique, tendue : impossible alors d’y trouver un instant de pause, permettant de reposer un instant l’ouvrage.

Comprimant le temps, étirant une seule seconde sur parfois près de deux pages, brutalement contrebalancée par une accélération soudaine : ce que raconte avant tout Tungstene, c’est cette machine folle, cette recherche d’un tempo tendu, nerveux, qui enfle au point que la rythmique de l’objet-livre ferait corps avec la pulsation des personnages, dont on suit le flux physique (on y court beaucoup) et mental (on analyse chaque instant de la scène, à la vitesse de la pensée).

Preuve s’il en était besoin que, au-delà de ses quelques défauts (un trait un peu trop classique, un côté « tranche de vie » pouvant laisser sur sa faim), c’est à une grande leçon brulante de mise en scène que nous convie cette belle surprise. Au cœur de l’hiver, on a déjà vu pire manière de se réchauffer.

Editions Ca&La, 184 pages, 20 euros

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A propos de Jean-Nicolas Schoeser

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