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Quelle étrange expérience que cette nouvelle proposition du collectif Grand Magasin qui emprunte tout à la fois à la philosophie qu’à l’absurde.

Développé comme la genèse d’un opéra d’une vingtaine de minutes qui ne sera donné qu’à la fin, le spectacle s’intéresse plus à la conception du livret et l’explication du propos qu’au résultat en lui-même. Ainsi seront évoqués pêle-mêle la rencontre avec le compositeur, le choix des interprètes ainsi que les préparatifs.

« Vous décrivez votre nouvelle création, Inventer de nouvelles erreurs, comme une “comédie de coulisses”. Que signifie donc ce genre ?

François Hiffler : C’est une traduction littérale du terme backstage comedy, une tradition issue  des comédies musicales de Broadway. Des spectacles (ou des films) qui racontent leur propre élaboration, en incluant les ébauches, les ratés, les castings, etc. Un peu comme un making off. Il n’y en a pas beaucoup qui correspondent exactement au genre mais Tous en scène ! de Vincente Minelli est un bon repère. Le principe en lui-même -montrer le processus de fabrication d’une œuvre – est très courant. Nous faisons référence à ce genre de la backstage comedy parce que nous construisons une pièce musicale », Propos recueillis par Eve Beauvallet.

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(c) Véronique Elléna

S’appuyant sur une anecdote racontée au 17e siècle par le philosophe Leibniz, le collectif s’entend pour évoquer la dispersion de l’erreur et l’impossibilité de l’identique.

« Je me souviens qu’une grande princesse, qui est d’un esprit sublime, dit un jour en se promenant dans son jardin qu’elle ne croyait pas qu’il y avait deux feuilles parfaitement semblables. Un gentilhomme d’esprit, qui était de la promenade, crut qu’il serait facile d’en trouver ; mais quoiqu’il en cherchât beaucoup,il fut convaincu par ses yeux qu’on pouvait toujours y remarquer de la différence », Leibniz, Nouveaux essais sur l’entendement humain – chapitre 27 § 3.

Ici, la princesse sera interprétée par deux sopranos aux voix quasi identiques accompagnées par deux flûtistes. Le prince sera quant à lui incarné par un chœur de 6 comédiens.

Pour ce faire et en élaborant un long prologue à l’opéra, les comédiens vont enchaîner sur scène de nombreux jeux autant théâtraux que mathématiques prenant la forme de listes sobrement récitées et de quelques couplets chantonnés seuls ou bien en chœur. Chercher la différence, retrouver l’élément commun, étudier la ressemblance, voilà ce à quoi le spectateur est invité.

« Le jeu des inconnu(e)s  : Chacun des joueurs choisit mentalement un prénom sans le dire aux autres. Le joueur principal désigne ses camarades l’un après l’autre en disant “inconnu” puisqu’il ne connaît pas son nom d’emprunt. Après 4 “inconnus” le 5e désigné doit dévoiler son nouveau nom. Au fur et à mesure des tours il y a de moins en moins d’inconnus et on apprend de plus en plus de noms. Le joueur principal change d’un tour à l’autre. La partie s’arrête quand il n’y a plus d’inconnu », Grand Magasin, Inventer de Nouvelles Erreurs.

Enchaînant les jeux tautologiques et les exercices de mémoire, l’expérience entraîne le spectateur dans un flot continue de mots et de musiques qui, s’ils amusent par le décalage et l’absurde qu’ils font naître, amènent peu à peu, du fait de la scansion, vers l’introspection.

Décalé, un peu foutraque, le spectacle s’avère néanmoins sur cette première partie d’une extrême précision par les jeux qu’il propose. Le spectateur se met en effet à mener l’enquête tout comme les comédiens qui doivent constamment compiler avec l’improvisation que les exercices induisent.

« 1 – 2 – 3 – 4 – 5 – ?

1 – ? – 2 – 3 – 4 – 5

? – 1 – 2 – 3 – 4 – 5

1 – 2 – 3 – 4 – ? – 5

1 – 2 – ? – 3 – 4 – 5

1 – 2 – 3 – ? – 4 – 5 », Inventer de Nouvelles Erreurs, Grand Magasin.

La dernière partie du spectacle prend la forme quant à elle de l’opéra tel qu’écrit par le compositeur américain de musiques minimalistes Tom Johnson. Le livret complet tient en deux lignes :

« La princesse : Je ne crois pas que dans ce jardin se trouvent deux feuilles parfaitement semblables. Il y a toujours de petites différences.

(flûtes)

Les gentilshommes : Et quoi qu’il en cherchât beaucoup il fut convaincu par ses yeux qu’elles étaient différentes », Grand Magasin, Inventer de Nouvelles Erreurs.

Ce dialogue sera réitéré seize fois, chaque incrémentation proposant une infime variation vis-à-vis de la précédente autant dans le chant, les notes utilisées par les flûtes, les positions que les intentions des comédiens. Ces derniers notamment, s’amuseront à se disposer à la façon d’un carré magique de 4*4 cases, chacun alternant la prise en charge des quelques mots qu’ils doivent déclamer. Ainsi fait, ils semblent sans cesse chercher par le verbe la feuille et sa semblable telles qu’évoquées par Leibniz et cela de manière très ordonnée.

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(c) Véronique Elléna

 « Traversant un pré (refrain) : Traversant un pré je vois d’abord de l’herbe, ça et là je reconnais des fleurs, à force d’examen je distingue des espèces puis avec les jours de plus en plus de variétés.

(couplet) liste de 10 termes librement réitérés : le premier jour j’ai reconnu le trèfle, la luzerne, le lotier ; le lendemain j’ai découvert la scabieuse et la centaurée ; à présent dans le pré je vois la coronille, le lamier, la centaurée, la luzerne, le silène enflé, la gesse des prés, l’aigremoine, la scabieuse, la centaurée, la coronille, le lotier, le trèfle, la gesse des prés, la luzerne, la centaurée, le lamier, le trèfle, la coronille, le silène enflé, l’aigremoine, la scabieuse et la gesse des prés.

(pour 3 interprètes, à réciter rapidement) : le dactyle, le pâturin, le brôme, le pâturin, la fétuque, le chiendent, le dactyle / le brôme, le pâturin, la mélique penchée, le chiendent, la fétuque, le dactyle /le brôme, la fléole, le pâturin, la canche, la fétuque, le vulpin des prés, la mélique penchée / la fléole, le brôme, l’avoine, la canche, le fromental, le vulpin des prés, le phragmite / le dactyle, la flouve odorante, l’agrostide, la flouve odorante, la crételle, le pâturin, la brize / le phragmite, l’avoine, la fléole, le dactyle, la mélique penchée, le vulpin des prés, la fétuque, la canche / l’avoine, le ray-grass, l’agrostide, la laîche, le ray-grass, l’avoine, la canche, la fléole / la laîche, la crételle, la brize, le plantin, la flouve odorante, la canche, l’agrostide, le fromental, l’avoine / le ray-grass, le phragmite, la fléole, le brôme, la fétuque, le chiendent, la crételle, la brize, le dactyle / la flouve odorante, le ray-grass, la mélique penchée, la laîche, le pâturin, la fléole, le plantin, l’avoine / la fétuque, la crételle, la canche, le millet étalé », Grand Magasin, Inventer de Nouvelles Erreurs.

Ovniesque, pas sûr que ce spectacle, comme tous ceux de Grand Magasin, fédère tant il emprunte autant à l’absurde qu’aux mathématiques. D’une grande précision néanmoins, Inventer de Nouvelles Erreurs est une expérience jouissive à part entière dans la façon qu’elle a de proposer une identité incongrue et originale, marque de fabrique d’un collectif en quête perpétuelle de jeu et de réflexion.

À vivre donc pleinement, pour tenter l’expérience.

A découvrir jusqu’au 15 novembre au Théâtre de Gennevilliers dans le cadre du Festival d’Automne.

Du 19 au 22 novembre au TNT de Toulouse.

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Avec Bettina Atala, François Gremaud, Michèle Gurtner, François Hiffler, Tom Johnson, Pascale Murtin, Diederik Peeters
Sopranos Elisa Doughty et Aviva Timonier
Flûtistes Amélie Berson, Alessandra Giura Longo
Musique Tom Johnson
Chansons additionnelles Grand Magasin

Création le 5 novembre au T2G dans le cadre du Festival d’Automne à Paris
Production déléguée Grand Magasin
Coproduction Théâtre National de Toulouse, Le Manège de Reims, Le Parc de la Villette à Paris dans le cadre des résidences d’artistes, Théâtre de L’Arsenic – Lausanne, T2G, Festival d’Automne à Paris
Coréalisation T2G, Festival d’Automne à Paris

A propos de Alban Orsini

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