Étouffant et surprenant, Matria, nous pousse dans nos retranchements autant que Ramona, le personnage principal, ouvrière épuisée par la vie mais ne se laissant pas abattre. Le premier long métrage d’Alvaro Gago suit le destin d’une femme forte qui enchaîne les boulots pour aider sa fille à poursuivre ses études.

©Les Alchimistes

A l’instar d’A plein temps d’Eric Gravel et de Deux jours, une nuit des frères Dardenne, le temps ne s’arrête pas dans Matria, fuse à toute vitesse, ne laissant aucun répit au spectateur autant qu’à son héroïne. Que ce soit seule avec un vieil homme pour qui elle travaille ou avec son unique et fidèle amie, seule sa voiture rouge constitue un lieu, lui permettant de reprendre ses esprits et de s’apaiser. Alvaro Gago dissémine ces moments de respiration, laissant entrevoir, espérer un bouleversement, un évènement qui la stopperait net dans son existence sans issue et lui permette de repartir à zéro, de commencer une nouvelle vie plus douce. Mais non. La force du film est là. Ramona n’évoluera pas, sans désir ni espoir de changement et le cinéaste se refuse à amorcer une métamorphose de son héroïne dont le seul plaisir quotidien sera celui d’une pause cigarette. Une héroïne qu’on semble déjà avoir rencontrée par un refus absolu de romanesque.

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Pourtant, loin d’être soumise, Ramona ne se laisse pas bercer par la vie. Elle refuse les avances de son mari lorsqu’il est ivre, quitte son emploi si les règles sont changeantes et ne lui conviennent pas mais reste dans l’obligation de continuer à exercer des métiers difficiles pour subvenir à ses besoins. Ses envies se contredisent donc entre le désir d’être respectée et la nécessité de continuer de pénibles tâches pour ne pas tomber dans la misère.

Ses choix l’amènent à ne plus se regarder, ne plus se chercher, comprendre qui elle est vraiment et ce qu’elle souhaite. Quand en plein travail elle lave une vitre et se voit, son regard nous montre qu’elle se demande même si elle se reconnaît. Se dissolvant dans une existence sans repère, elle devient étrangère à elle-même, dérivant sans ancrage dans son propre être.

La photographie nous plonge dans son intimité, jamais posée, toujours en mouvement, la caméra épouse le regard de Ramona et l’intensité de ses actions. Cette proximité, cette sensation de respirer ses envies, ses émotions, son visage déclenche une compassion qui ne se dissipe jamais. A la manière d’une adolescente rebelle en refus permanent, piégée par le système, par les autres et par elle-même, Ramona avance dans la vie comme dans un mur. L’image, proche du documentaire, froide par le choix des couleurs, donne une sensation de mélancolie et renforce la solitude de Matria. Celle-ci dégage un fort caractère mais ses regards désarmés révèle ses vérités les plus intimes. Le montage est sobre, linéaire et maintient un rythme régulier qui reflète la monotonie et la répétitivité de la vie de Ramona.

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Matria appartient à la veine d’un cinéma social sombre qui n’envisage pas d’avenir ni d’espoir pour ses héros nés aux mauvais endroits au sein d’une classe sociale vue comme une malédiction. Ramona a beau s’échiner à se révolter, aimer, se construire, rien ne pourra la faire avancer au sein d’un quotidien dénué de sens. À court de temps et d’argent, le personnage pourtant prend le temps de nous attendrir et nous questionner, laissant peut-être là un espoir d’être sauvée ? 

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