Leonardo García Alarcón – Mariana Flores : Francesco Cavalli – “Heroines of the Venetian Baroque”

Avec Heroines of the Venetian Baroque Leonardo García Alarcón, offre un disque à la gloire de Francesco Cavalli (1602- 1676), de la féminité…  et d’une chanteuse, qui y répond elle-même avec une générosité folle. Mariana Flores s’empare des héroïnes de Cavalli avec une conviction troublante. Elle endosse l’identité de ces belles flamboyantes une à une : autant de femmes fortes, tristes, décidées, meurtries… et pleines d’amour.

La chronique d’un disque de Leonardo García Alarcón éveille toujours la crainte de céder à la redondance et les dithyrambes. Mais que voulez-vous, sa personnalité boulimique et passionnée nous expose à tomber une nouvelle fois dans le ravissement, face à ce disque qui réunit à nouveau les talents de La Cappella Mediterranea et ceux de l’ensemble Clematis de Stéphanie de Failly.

Comme l’explique Jérôme Lejeune dans sa préface, ce récital Mariana Flores n’aurait peut-être pas existé si Alarcon n’avait pas déclaré son embarrât face au projet d’origine que lui proposait Lejeune, soit un enregistrement consacré à Benedetto Ferrari ( librettiste et compositeur contemporain de Monteverdi et connu pour avoir signé “Pur ti miro, pur ti godo,”  réutilisé comme final dans Le Couronnement de Poppée) qui visiblement le laissait un peu de marbre, d’autant plus qu’il venait de faire une découverte plus captivante, de celles qui en efface toutes les autres : l’intégralité des manuscrits des 27 opéras de Cavalli qu’il déchiffrait jour et nuit. On imagine le regard captivé, vampirisé d’Alarcon tant le résultat est à la hauteur de sa fascination : un condensé de passions humaines, de flamme et de désirs féminins auxquels Mariana Flores donne toute l’ivresse nécessaire. Des airs magistraux tourmentés, inquiets, emportés : voici la quintessence de l’Art de Cavalli avec  tout ce que cela comporte comme effet d’avant-goût … et donc de frustration, de désir d’en savoir plus.  Alarcon explique :

Il ne sera pas question dans ce disque d’une disposition d’espace et de temps, prétexte d’une intrigue bien définie. Cependant les personnage de chaque œuvre se présenteront à vous comme les symboles les plus authentiques de la totalité d’un opéra et tenteront de vous faire pénétrer dans un songe d’amour, d’abandon et de désir, année après année de 1639 à 1668.

Avec un peu de chances, le directeur de la Cappella devrait nous offrir d’autres belles surprises. En préambule, rappelons que ce compositeur s’inscrit dans un contexte historique particulier : la réouverture du Théâtre San Cassiono à Venise en 1637 fit l’effet d’une révolution dans l’Histoire de l’opéra italien, s’ouvrant enfin à toutes les classes sociales et non plus les privilégiées uniquement, et abandonnant donc la prépondérance des thèmes royaux et illustres pour s’étendre à des sujets parfois plus champêtres, de personnages plus modestes, bref, qui parlaient davantage au peuple, aux humbles.  Avec Cavalli, l’opéra se raccroche désormais à l’humain, à la vie, aux cœurs qui battent. D’abord chanteur, puis élève de Monteverdi, Olivier Lexa (l’auteur chez Actes Sud de la première biographie en français du compositeur) rappelle l’artiste renommé qu’il deviendra, sa vie foisonnant de maintes péripéties amoureuses, professionnelles et autres, dignes d’un roman d’aventures rocambolesques, jusqu’à l’écriture de son requiem peu avant sa mort, qui rappelle une célèbre variation fictionnelle autour d’un autre musicien… La composition de Cavalli privilégie une mise en musique du vers libre, osant s’affranchir en partie des règles pour inventer d’autres conventions musicales des arias. C’est dans les lamentos qu’il se laissera probablement le plus aller à cette indépendance. Le livret explique notamment l’importance de Cavalli dans l’Histoire de l’opéra et son travail avec de nombreux dramaturges (13 en 35 ans), liés pour plusieurs d’entre eux à l’académie des Incogniti  qui oeuvra dans la constitution de l’opéra moderne en synthétisant les genres dramatiques – comédie, tragédie, tragi-comédies, pastorales.. – et l’épopée. On conçoit bien que l’opéra affirme désormais sa particularité dans la jonction des formes littéraires : roman, poésie et théâtre. Aussi  l’opéra sera désormais lieu du mélange des genres du plus léger –  comme la parodie, le pastiche –  au plus tragique, non seulement d’un opéra à un autre mais souvent à l’intérieur d’une seule œuvre, caractéristique de l’opéra vénitien. L’humeur de la comedia Dell’arte menace de glisser dans la tragédie et vice et versa.  D’académique l’opéra conquiert plus d’autonomie, en particulier avec le librettiste Faustini qui exalte le romanesque de manière croissante, à l’image des sentiments illustrés.

Cette initiation à Cavalli prendra donc le goût d’un voyage. Nous y côtoyons Médée, Didon, Vénus et autres figures mythiques, mais également des héroïnes au parfum plus champêtre et modeste, tout aussi fortes. Nous nous laisserons envelopper par la mélodie des notes et des mots de Faustini, Persiani, Busenello, Strozzi…
Mariana Flores est si convaincante en Venus dans Nozze di teti que son opération de séduction prend des tonalités tragiques qui nous manipulent également “Vois mes yeux, baise ma bouche, palpe mes seins, touche mon corps tout entier”. Cette invite à la toute puissante érotique nous étreint. L’emportement de Dafné avec ses multiples arrêts et accélération, ce mélange des tons entre la douceur et la violence nous surprend et nous attire à lui, comme l’expression de l’humeur changeante en plein désespoir. Ce sont les soubresauts d’une respiration incertaine qui évoquent l’attente et l’absence, le manque.  Notre chemin croisera celui d’autres passionnées, telle Didon dans une détresse aux intonations très monteverdiennes que l’on reconnaitra également dans la sublime Isifile de Giasone. Mais comment fait Mariana Flores pour passer ainsi d’une incarnation à l’autre ? Climène dans L’ormindo se fait enjouée et dansante, la sombre Médée dans ses invocations est une magnifique ténébreuse, scandant son accablement, soutenue par les cordes frappant comme des sentences, lors d’un des moments les plus forts du disque, proche du chaos.  Des sommets d’expressivité seront atteint, à l’instar de cet air du début du 3è acte de La Calisto ou cette dernière évoque toute l’intensité charnelle de ses rapports avec Jupiter. La mythologie trahit l’inspiration de la poésie galante. … et érotique.
La splendeur des échos d’Artémisia transporte, l’efficacité comique d’Hipermestra amuse, la soprano se révélant aussi à l’aise dans le saisissement poignant que dans l’enjouement sautillant. On retrouve cette gaieté dans le duo féminin entre Elisa et Valeria (Anna Reinhold, parfaite), les deux prisonnières de Mutio Scevola, avec ces entêtantes superpositions de voix récurrentes chez Cavalli.  Soutenue par les voix de Marine Chaboud, Igor Tchernov, et d’Anna Reihnold, la fin d’Eliogabalo est quant à elle un formidable quatuor de couple dont l’éclat évoque immanquablement la fin du Couronnement de Poppée.
L’un des sommets d’Heroines, reste l’air de Junon dans Ercole Amante, terrassant de beauté, utilisant tous les registres et tons possibles, musicaux et psychologiques, passant du calme à la colère, de la résignation à la rébellion, avec d’hypnotisants passages d’un demi-ton à l’autre. Il  semble contenir à lui seul toute la complexité de l’Art de Cavalli, cette capacité du changement de registre et cet art inouï de la variation des tons et des rythmes.

Il existe des moments intenses ou le terme « harmonie » semble être le plus fidèle pour traduire la sensation immédiate qu’ils suggèrent. Provoquant un éveil de tous nos sens, ces presque deux heures de bonheur suggèrent cet accord parfait. Heroines of the Venetian Baroque fait le pont entre les époques, en entremêlant deux émouvantes déclarations d’amour,  l’une à un compositeur, l’autre à une voix et à une femme.

FRANCESCO CAVALLI – HEROINES OF THE VENETIAN BAROQUE
Mariana Flores, Anna Reinhold, Cappella Mediterranea, Leonardo García Alarcón – 2 CD édités par Ricercar

Vous pouvez commander le disque directement sur le site Outhere

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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