Gilles Kepel – “Terreur dans l’Hexagone. Genèse du djihad francais “

Professeur des universités, Gilles Kepel est devenu le spécialiste du monde arabe et de l’islam dans les médias. Depuis la sortie, en 1987, de son livre Les banlieues de l’islam : naissance d’une religion en France, il analyse les évolutions et les pratiques de l’islam par une partie de la population française, le plus souvent issue des vagues migratoires. En 2013, Passion arabe avait permis à son auteur de rendre compte, au cours d’un long périple traversant de nombreux pays, des aspirations du monde arabe. Son récit relatait les entrevues qu’il avait eues avec de nombreux interlocuteurs de différents milieux sociaux. Reprenant cette méthodologie peu orthodoxe, il avait enquêté dans Passion française sur deux lieux symboliques de l’islam en France : Marseille et Roubaix. L’absence de parti pris systématique sur des thèmes aussi brûlants dans la société française fait de ce document une précieuse enquête reprenant à son compte la maxime de l’esclave romain Terence : « Rien d’humain ne m’est étranger. »

Les attentats de Paris de novembre ont précipité la sortie de son nouveau livre consacré au mouvement méconnu et catalyseur de toutes les paranoïas : le djihadisme en France. Gilles Kepel se propose d’établir un examen des origines de ce nouveau radicalisme dans la société française. Pour ce faire, et avant de s’intéresser aux parcours individuels des protagonistes, il décrypte les différentes formes de l’islam de France. Pour l’auteur et selon ses propres termes, 2005 est une année charnière dans l’émergence d’un nouveau paradigme. Cette année-là apparaît sur le devant de la scène politique, à travers les émeutes dans certains quartiers populaires, une nouvelle génération issue de l’immigration post-coloniale. En outre, au Danemark, la publication des caricatures du prophète Mahomet ravive la surenchère dans le monde musulman entre les sunnites et les chiites. La notion de blasphème devient un enjeu symbolique. « Le découplage entre cette nouvelle citoyenneté politique et les bases sociales fragiles de celle-ci, ajouté à l’éparpillement d’un champ religieux islamique de France propice à toutes les surenchères, créent les conditions favorables à la revendication d’un islam « intégral ». Celui-ci offre une imaginaire solution de rechange aux impasses de la société, solution d’autant plus attractive qu’elle parvient à agréger pour partie des utopies radicales préexistantes d’extrême gauche comme d’extrême droite ou à s’y substituer, comme le manifeste la croissance inouïe des conversions. »

Le vote massif des musulmans pour François Hollande témoigne d’abord d’un rejet du président Sarkozy. Cette forte mobilisation témoigne de la profonde désaffection envers un dirigeant incapable de prendre en considération les attentes de cette population. Ce mouvement de fond s’accompagne « d’une hausse de la dimension religieuse dans la définition des identités et des revendications politiques, doublée de la montée d’un certain conservatisme, parfois empreint de radicalité. »

Gilles Kepel fait le constat d’un terrain propice au djihadisme. Mais il s’agit d’un djihadisme new-look, ayant troqué l’organisation pyramidale d’Al-Qaïda pour un système réticulaire pénétrant par la base les sociétés. S’appuyant sur les écrits du prédicateur Al-Suri, la nouvelle forme du djihadisme peut désormais se déployer. La tuerie de Mohamed Merah va être le premier événement tragique. Gilles Kepel décrit la propagation de ce radicalisme par le vecteur d’internet. Il relate également le développement de la communauté salafiste dans la région toulousaine d’Artigat, tenue par Olivier Corel dit « l’émir blanc ». La communauté devient le point de passage du gratin de l’islamisme radical, organisant des camps d’été et accueillant des adeptes à travers la France.

A ces considérations nationales, s’ajoutent un contexte international délicat avec la guerre en Syrie ou encore le sort de la bande de Gaza. Dans ce marasme national et international, les invectives religieuses ont libre cours pour fédérer autour de valeurs autoritaires et conservatrices. L’exemple de Lunel est, à cet égard, particulièrement révélateur de ce profond malaise.

Devant ces états de fait, Gilles Kepel analyse également le parcours individuel de ces individus partant en Syrie faire le djihad. Il rencontre les parents d’enfants convertis de fraîche date. Il décrit ainsi l’attrait du salafisme proposant « l’attrait d’un groupe de pairs qui rompt l’isolement, préalable à l’exaltation d’un idéal destiné à changer la vie ». Le livre de Gilles Kepel écrit avec la collaboration d’Antoine Jardin dresse le panorama d’un mouvement violent au sein de la société française et dont le but constitue à terme son éclatement. Il le fait avec un souci d’objectivité rarement pris en défaut. Ainsi, son propos n’est-il pas de minimiser ou d’exagérer mais de comprendre les racines profondes de ce courant.

Terreur dans l’Hexagone. Genèse du djihad français.

Gilles Kepel avec la collaboration d’Antoine Jardin.

Editions Gallimard

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