François Dosse – “La saga des intellectuels français 1944-1989”

Deux visages emblématiques en couverture pour illustrer cette somme unique de près de 1300 pages étalée sur deux volumes : celui de Jean-Paul Sartre et de Michel Foucault. L’un, Jean-Paul Sartre, figure par excellence de l’intellectuel engagé incarnera, dans toute sa splendeur et ces errements, son époque ; l’autre, Michel Foucault, marquera, à sa façon, le crépuscule de la figure de l’intellectuel prophétique.

A travers ces deux figures tutélaires, François Dosse retrace l’apogée puis le déclin de l’influence intellectuelle en France. Enseignant et fin connaisseur de la vie intellectuelle française, François Dosse a fait preuve d’ambition en s’attelant à l’écriture de cet ouvrage. Déjà auteur de nombreux livres portant sur le structuralisme ou l’Ecole des Annales, François Dosse est également biographe de nombreux intellectuels parmi lesquels Cornélius Castoriadis, Gilles Deleuze, Felix Guattari ou encore Paul Ricœur. Cet essai marque le couronnement de cette œuvre prolifique. L’emploi du terme « saga » lui permet d’affirmer sa singularité dans la narration. Et, en effet, il s’agit bien d’une fresque personnelle se voulant majeure mais dont la tonalité, les thèmes abordés et plus ou moins approfondis demeurent propres à l’auteur. De ce fait, l’ouvrage se révèle être passionnant tant l’auteur s’emploie à faire une œuvre la plus complète possible embrassant les courants de pensée, les dynamiques politiques, les destins personnels mais aussi l’air du temps.

François Dosse fait débuter sa saga à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Période d’effervescence  sans précèdent, la Libération du pays met les intellectuels sur le devant de la scène. De nouveaux journaux, des revues paraissent et deviennent des porte-voix pour des lendemains meilleurs. L’épuration engendre des polémiques. François Dosse décrit fort bien ce climat de tension : l’existentialisme de Sartre divise et fracture les intellectuels, l’intransigeance du Parti communiste oblige à des compromis dans la politique d’épuration s’illustrant par « l’impossible voie du juste », De Gaulle suscite également des opinions contrastées avec notamment la fascination de Malraux pour l’homme de la France libre. Ce moment de doute profond dans la société au lendemain de la guerre apporte de la sacralité à la parole des intellectuels. « Qu’ils soient gaullistes, communistes, ou progressistes chrétiens, tous ont la conviction d’accomplir des idéaux universalisables. » René Char ira jusqu’à dire : « Notre héritage n’est précédé d’aucun testament. »

A ce moment va succéder, selon les termes de l’auteur, l’âge d’or des sciences humaines. Ce dernier voit l’éclosion d’une théorie du soupçon touchant la langue avec Roland Barthes, l’inconscient avec Jacques Lacan et mettant en avant le structuralisme d’Althusser ou la déconstruction de Jacques Derrida. « Le paradigme alors dominant dans les sciences humaines consiste à dévoiler une vérité cachée », décrit François Dosse. Ce bouillonnement déborde le cadre des sciences humaines et répand son influence dans la culture avec la Nouvelle Vague dans le cinéma ou le Nouveau Roman en littérature. Ici, François Dosse se permet une excursion dans le domaine culturel tant les frontières étaient poreuses et les influences réciproques. Deleuze dira par exemple sur la Nouvelle Vague : « C’est le lien de l’homme et du monde qui se trouve rompu. Il faut que le cinéma filme, non pas le monde, mais la croyance en ce monde, notre seul lien. »

Paradoxalement, Mai 68 marquera le point culminant de ce renouvellement de la pensée en s’appuyant sur une foi révolutionnaire encore intacte. Pourtant, dans le monde, l’idéal marxiste s’effrite : l’URSS depuis Budapest en 1956 mais plus encore avec le coup de Prague en 1968 fait figure de repoussoir ; la troisième voie incarnée par les pays du tiers-monde peine à transformer les espérances. L’échec de Mai 68, à savoir son incapacité à renverser le pouvoir en place, symbolise également le déclin de la figure de l’intellectuel universel pour celui se limitant à des domaines précis. « L’intellectuel renonce à incarner l’universel, tout en poursuivant son travail critique de dévoilement, en utilisant ses compétences et connaissances de terrain pour montrer que la réalité des choses est tout autre. » Le magistère intellectuel échoit à Michel Foucault qui avait fourbi ses armes en traquant dans la raison triomphale la déraison…

Regain de radicalité temporaire tant l’affaire Soljenitsyne et la sortie de l’Archipel du goulag constituent pour François Dosse un « séisme ». L’hégémonie culturelle de la gauche se fissure, le combat antitotalitaire rassemble les intellectuels et la démocratie devient un enjeu. « Brocarder les valeurs démocratiques devient plus difficile et la déconstruction de tous les appareils de cette démocratie doit être réévaluée positivement. » C’est le temps des « Nouveaux philosophes » sous l’impulsion de Bernard-Henri Levy ou d’André Glusckman. L’intellectuel médiatique prend le pas  et, avec lui, le « marketing » des idées supplante la réflexivité. « Le temps n’est plus pour les intellectuels à un engagement politique et militant d’ordre scientiste ou protestataire, mais d’ordre intellectuel, destiné à comprendre et à interpréter un monde entièrement nouveau. » Dans ce moment de crise, François Dosse ne se limite pas à retracer l’effacement de l’intellectuel omnipotent conséquence d’une crise de l’historicité et de l’avènement d’un présentisme post-moderne. Sa saga multiplie les parenthèses et permet d’avoir un panorama le plus large possible du mouvement des idées. Le féminisme, l’apparition du mouvement écologiste ou encore la Nouvelle Droite d’Alain De Benoist sont autant d’intermèdes enrichissant son exposé. François Dosse souligne l’importance des médiums comme les revues ou les maisons d’édition dans la guerre des idées. De Combat aux Lettres françaises en passant par les Temps modernes, les intellectuels ont chacun leurs propres cénacles. Le développement des maisons d’édition répond également à un besoin d’affirmation des opinions intellectuelles.

François Dosse termine son étude l’année de la chute du Mur de Berlin et de l’affirmation par François Fukuyama de la fin de l’histoire. Thèse rapidement contredite par les faits et l’affirmation de revendications identitaires et religieuses. Une ère d’incertitudes marquée par l’absence de futur s’ouvre.

Avec brio et précision, François Dosse expose la vie intellectuelle française de son apogée à sa périclitation. L’ouvrage se révèle être passionnant pour comprendre le mouvement des idées et les enjeux de société contemporains.

 

La saga des intellectuels français 1944-1989

François Dosse

Édition Gallimard

 

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