Dans un certain nombre d’entretiens, Bertrand Blier avait exprimé le souhait d’écrire un jour un livre sur son père. Un père aimé et admiré, qu’il fit tourner dans trois de ses films et auquel il rendit des hommages réguliers, qu’ils soient explicites (la fin des Acteurs) ou implicites (Mastroianni dans Un, deux, trois soleil).

Le lecteur pense que c’est désormais chose faite avec Fragile des bronches puisque les pages de garde du livre nous offrent une photo des parents de l’auteur. Et même si les noms ont été changés (la famille se nomme Céleste et Bertrand devient ici Jean-Michel), les éléments autobiographiques sautent immédiatement aux yeux : un jeune homme qui grandit « sans enthousiasme » entre un père acteur (« Il rentre tard après ses gueuletons avec des copains ») et une mère musicienne (« j’écoute ma mère jouer du piano, elle aime bien Chopin, moi j’aime bien ma mère jouant Chopin »). De la même manière, Blier raconte à nouveau ce moment décisif de son existence où Henri-Georges Clouzot l’emmène voir une projection privée du Mystère Picasso et où le déclic se fait : il sera cinéaste :

 «       C’est à ce moment-là que je lui assène le coup fatal :

– Je vais être metteur en scène de cinéma.

– T’es con, me dit mon père.

– Je suis pas con, je réponds, j’ai envie d’être le patron, moi aussi.

– Tu vas te faire chier pendant vingt ans, mais on sera avec toi. »

Pourtant, si Blier semble évoquer son adolescence avec ce roman, il le fait bien évidemment à sa manière. Ne comptez pas sur lui pour une autobiographie linéaire et le récit plan-plan d’une famille évoluant dans l’ombre d’une figure paternelle toute-puissante. Qu’il s’agisse de ses films ou ses livres, Blier n’a jamais eu d’inclination pour la chronique naturaliste. Dès son premier film, Hitler, connais-pas, il fait dériver le « documentaire » vers la fiction en dévoilant le dispositif cinématographique (tournage en studio, effets de montage, dramatisation par la lumière et la musique…) et toute son œuvre sera placée sous le sceau d’un imaginaire débridé. Dans Fragile des bronches, il distille certains éléments que le lecteur peut imaginer très intimes (une violence larvée du côté du père, une mère totalement soumise à cette figure d’ogre…) mais il les éparpille dans une narration éclatée. L’adolescence de l’auteur est réinventée sous la forme d’une fantasmagorie où le réel se mêle à l’imaginaire, où les amants se lient d’amitiés avec les maris, où les destins tout tracés peuvent bifurquer…

Il est assez amusant de retrouver dans Fragile des bronches des réminiscences des films de Blier. Sa mère, telle qu’il la présente, évoque la jeune femme fragile et neurasthénique qu’incarnait Carole Laure dans Préparez vos mouchoirs. Et certaines situations et dialogues absurdes renvoient directement au petit théâtre loufoque de Buffet froid. De la même manière, lorsque Nicole (la fiancée de Jean-Michel) se retrouve sur une bretelle d’autoroute suivie d’une ribambelle de garçons, on songe à tous ces moments récurrents dans l’œuvre de Blier (de Notre histoire à Combien tu m’aimes ?) où un petit groupe suit à la trace un individu isolé.

D’aucuns jugeront peut-être que l’auteur se contente une fois de plus des formules qu’il affectionne, à base de bons mots tonitruants et de situations incongrues (l’amant Jacques qui s’invite dans quasiment toutes les scènes). Pourtant, Blier n’a rien perdu de sa verve et est toujours capable de nous émouvoir au détour d’une simple phrase : « Si vous parlez à des gens dans la rue que vous connaissez pas, une fois sur deux vous avez un deuil. Et des larmes qui demandent qu’à couler. »

Ce mélange de trivialité et de délicatesse (si, si !) fait tout le sel de l’œuvre cinématographique de Blier. Et c’est parce qu’on retrouve cet équilibre dans Fragile des bronches que le roman parvient à nous séduire.

***

Fragile des bronches (2022) de Bertrand Blier

Editions Seghers

ISBN : 878-2-232-14519-3

184 pages – 17 €

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A propos de Vincent ROUSSEL

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