Chloé Delaume – “Le coeur synthétique”

Le roman de Chloé Delaume aborde avec lucidité et humour la solitude d’une célibataire contemporaine parisienne – solitude d’autant plus amère qu’Adélaïde est plus près de la cinquantaine que de la quarantaine. À travers l’histoire de cette femme et de ses quatre amies, la romancière interroge la fragilité du lien amoureux dans une société mercantile gouvernée par l’image de soi et l’individualisme. Le cœur synthétique est aussi un superbe roman féministe qui en appelle à la sororité comme moyen de survivre et de se réinventer en temps de crise.

 

  • Tempus fugit 2.0

Après sa rupture avec Élias, Adélaïde se demande ce qu’elle vaut sur le marché de l’amour à l’époque de Facebook, Instagram et Tinder. Le succès se mesure à l’aune de l’image, dans un monde où les femmes de plus de quarante-cinq ans sont perçues comme des denrées « périmées », des « produits obsolètes » sur lesquels les hommes ne jettent plus leur dévolu. Le défilé des mois et des saisons accompagne la solitude d’Adélaïde et le spectacle d’un corps voué à la décomposition :

« Hermeline saisit très bien l’angoisse qui étreint ses amies, cette histoire de seconde partie de vie. Elle sait que c’est autre chose que la crise de la quarantaine […]. Cette fois-ci, rien n’explose, tout se dissout lentement[1]. »

 

  • « Quand vous serez bien vieille, le soir à la chandelle… » 

Aphrodite a en quelque sorte laissé la place à l’Hélène de l’élégie, figure que le lecteur pourra reconstituer à travers le constat impitoyable qu’Adélaïde dresse de sa beauté fanée, passant en revue ses cheveux filandreux, ses cernes creusés et sa peau fatiguée. Le ton est caustique, jusque dans la métaphore filée de la viande faisandée, du corps ecchymosé et des organes altérés. Avec ses images qui excellent à signifier le réel du corps et de ses marques, Le cœur synthétique n’échappe pas à la loi qui régit l’ensemble de la production romanesque de Chloé Delaume. Comme toujours, avec un humour implacable, l’écriture s’impose comme moyen de survie et comme énergie positive pour contrer la pulsion de mort. Mais cette fois-ci la conscience du présent n’est plus seulement ancrée dans un passé traumatique, elle est aussi orientée vers l’avenir, selon un double principe de destruction : celui du temps qui agit sur le corps biologique et celui des rythmes économiques qui fragilisent le corps social.

 

  • Balzac à l’hippodrome

Le cœur synthétique passe au crible de la satire les rouages promotionnels du monde de l’édition. À travers Adélaïde, attachée de presse aux éditions David Séchard, se dessine un univers de compétition et de stress, où les bleus et les déceptions sont pansés à coups de Lexomil et d’exils à la campagne. Cette réécriture contemporaine des Illusions perdues, qui pointe avec humour les méfaits d’un système soumis aux lois du marché et au culte du moi, constitue le volet social de la vision du monde comme vanité. Les courses aux prix, avec leurs étapes de sélection, leurs paris sur les favoris et leurs coups fourrés sont traitées sur le mode burlesque de la métaphore hippique. L’écriture rabat les prix prestigieux (prix Goncourt) sur les anti-prix (prix de la page 111, prix de chlore), torpille les opérations marketing où éditeurs et écrivains essaient de tirer leur épingle du jeu, dénonce l’état de déliquescence psychique engendré par des activités promotionnelles qui broient l’humain, quand seuls importent les chiffres de vente et les likes sur Facebook.

Le récit est hilarant : où l’on croise, au détour d’un style parodique assuré, un Ernest Block, un Jean-Pierre Tourvel, une affreuse Anne-Marie Bertillon, dite « Vipère au groin » ; où le Goncourt est délivré dans la salle Rubempré ; et où des écrivains, faute d’être invités chez Laure Adler, se retrouvent dans des émissions telles que La Petite Bibliothèque ou Personne n’écoute. Ce mélange savoureux d’éléments référentiels et fictionnels, s’il a pour but de servir la critique, fait aussi du Cœur synthétique le creuset d’une réflexion sur l’écriture.

 

  • La littérature expérimentale en question

Les procédés métalittéraires, parodies des propres titres de l’autrice (Le Vagissement du MinuteurJ’habite dans mon frigo, Les Prophétesses de la N12), mais aussi d’autres titres (Chocobo, mon amour, Le Monopoly de la douleur) réactivent le questionnement sur la littérature contemporaine et les limites de l’autofiction : « Clotilde Mélisse pratique l’autofiction expérimentale, elle se met toujours en scène, ce qui à force, indispose[2]. » Clotilde, personnage qui nous est désormais familier[3], est l’un des ressorts romanesques de la mise en abîme. Publiée chez David Séchard, elle écrit « [d]es livres qui ne racontent pas vraiment une histoire, des histoires qui se racontent par des dispositifs, des fragments poétiques ou des installations[4]. » Autre alter ego d’Adélaïde, l’écrivaine Ève Labruyère, dont Adelaïde est l’attachée de presse :

« [u]ne jeune fille mal barrée qui s’en sort grâce aux forces conjuguées de l’amitié et du travail, et à la magie de l’amour. Elle est plus ou moins orpheline, généralement victime d’un pervers narcissique et de la fatalité […][5]. »

Dans ce roman de l’amitié, les femmes forment une communauté de destins où le moi trouve dans l’altérité un soutènement à ses défaillances. Plus encore, Bérangère, Clotilde, Judith et Hermeline constituent non seulement le cercle amical proche d’Adélaïde, mais aussi un horizon politique à la réinvention de soi dans la sororité. La scène des sorcières qui délivrent un sort pour qu’Adélaïde trouve un amoureux est exemplaire de l’humour et de l’esprit de solidarité qui imprègnent tout le roman.

 

  • Sorcellerie, sororité et sonorités

Le cœur synthétique prolonge les hypothèses des Sorcières de la République et de Mes bien chères sœurs et érige la sororité en rempart au monde impitoyable de la solitude et de la sociabilité frauduleuse des réseaux sociaux. Terrible société, où, dans la rencontre amoureuse, la fleur bleue se donne à cœur ouvert et se heurte à un mur de remontrances et de disqualifications. Terrible société narcissique encore, où les ogres voraces dégradent toute valeur, noient la beauté, ruinent l’amour, pervertissent le langage et saccagent tout sur leur passage. Les avertissements ne manquent pas à l’appel : « ce qu’il reste sur le marché, c’est des mecs avec vice de forme[6]. » Le roman épingle efficacement les impostures et les rapports de prédation qui font de l’humain un objet placé sur un siège éjectable, aussi bien dans la sphère professionnelle que privée.

La synergie des cinq femmes ouvre sur une poétique composée d’images et de formules ésotériques qui reviennent comme une incantation pour conjurer la fatalité. Adelaïde Berthel, « c’est une femme comme une autre », « c’est quelqu’un comme tout le monde », « c’est une femme comme toutes les autres », « c’est une femme comme tant d’autres »… Le refrain confirme la musicalité d’un récit tenu par une scansion serrée avec, comme toujours, un jeu sur le rythme de la phrase et les sonorités du vers blanc. Plus encore, cette musicalité trouve un écho concret dans le disque Les fabuleuses mésaventures d’une héroïne contemporaine, qui accompagne la sortie du livre. La musicalité est encore présente dans le récit sous forme de citations de titres pop et new wave qui sont autant de clins d’œil à la grande époque des synthétiseurs qu’une invitation à pénétrer dans l’univers sonore du Cœur synthétique.

Résolument poétique et politique, Le cœur synthétique en appelle à la symbolique de la magie et de la sororité, avec la perspective de proposer une nouvelle formule de transformation de soi, à travers et avec les autres. Énergique et drôle, ce roman donne la force de voir la lumière à travers la noirceur.

Les fabuleuses mésaventures de Chloé Delaume : premier album en écoute

 

Le coeur synthétique, Le Seuil, coll. « Fiction & Cie », 2020, 194 p., 18 euros.

Lien vers l’album complet : Les Fabuleuses mésaventures d’une héroïne contemporaine : https://dokidoki.bandcamp.com/album/les-fabuleuses-m-saventures-dune-h-ro-ne-contemporaine

 

[1]Le cœur synthétique, p. 38.

[2]Op. cit., p. 35.

[3]Clotilde Mélisse est un personnage récurrent dans Dans ma maison sous terre (Le Seuil, coll. « Fiction & Cie », 2009) et Une femme avec personne dedans (Le Seuil, coll. « Fiction & Cie », 2012).

[4]Le cœur synthétique, p. 33.

[5]Op. cit., p. 29.

[6]Op. cit., p. 77.

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A propos de Miriem MÉGHAÏZEROU

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