Yeo Siew Hua – “Les étendues imaginaires”

Les images nocturnes d’une usine plantent un décor idéal pour un néo film noir. La musique planante jazzy, accentue cette impression. L’action se déroule près d’un port à Singapour, lieu désertique trente ans auparavant, devenu un territoire industrialisé et déshumanisé, no man’s land d’un prolétariat travaillant dans des conditions proches de l’illégalité. Une atmosphère funeste règne sur cette incarnation du monde moderne. L’inspecteur Loq est envoyé sur place pour enquêter sur la disparition, trois jours plus tôt, d’un des ouvriers, Wang. Il se heurte à des employeurs délivrant le minimum d’informations, par crainte de se retrouver dans une situation gênante, au vu des conditions précaires proposées à leurs employés.

Les étendues imaginaires commence comme un polar social plutôt routinier, laissant même une impression de déjà vu, avec des films comme Blind Shaft, Black coal ou encore le récent Une pluie sans fin, articulant les codes classiques du thriller avec une réflexion sur l’état d’un pays passé d’un régime à un autre, rattrapé par un capitalisme étouffant une population, ne profitant guère de l’évolution d’un pays en croissance constante.

Mais rapidement, Yeo Siew Hua laisse en suspens l’arrière-plan social et politique pour dériver vers un ailleurs, une contrée explorant alors l’imaginaire et l’inconscient au point de perturber les repères d’un spectateur aussi fasciné qu’interloqué. Ce que le film perd en rationalité, il le gagne en mystère.

Les Etendues imaginaires : Photo

Copyright Epicentre Films

Le style naturaliste, tout en trompe l’œil, s’avère un choix judicieux, presque en contrepoint de la part d’un auteur qui n’affiche pas d’entrée une singularité ostentatoire, identifiable par quelques tics visuels. Les longs plans fixes filmés dans un magnifique scope érigent un classicisme qui n’est qu’un leurre, une manière d’avancer masqué au cœur d’un récit somnambulique, à l’image des deux personnages principaux, marqués par la même pathologie, le manque de sommeil.

Le film orchestre la covalence entre le réalisme, en décrivant au plus près le quotidien d’individus exploités au travail, et l’onirisme, contaminant un récit qui prend alors la forme d’une pure construction mentale où tout ce qui se déroule sous nos yeux peut être contesté.

L’équivocité des régimes d’images sert admirablement l’agencement d’un récit conventionnel en surface mais qui ose de surprenantes digressions et surtout transitions, laissant la possibilité de repenser l’histoire en opérant un changement de point de vue.

A la vingtième minute environ, le cinéaste réussit un tour de force narratif : Lok confesse à son co-équipier qu’il a rêvé de Wang la nuit précédente. Sans jamais l’avoir rencontré ni vu. Il avoue que plus jeune, il rêvait à des choses mystérieuses et bizarres, qui se produisaient ensuite lors de ses voyages. Tout en énonçant ces paroles étranges, la caméra détourne l’attention portée à Lok et avance lentement vers l’arrière-plan, où gravitent les ouvriers au travail. Le fameux disparu, Wang, fait son entrée, devenant alors le personnage principal, lors d’un flash-back que la mise en scène introduit remarquablement. Mieux, cette vertigineuse transition installe une ambiguïté excitante. Est-ce un flash-back? Ne peut-on pas voir le film sous un angle opposé, à savoir que l’enquête menée par un inspecteur désabusé, imprégné de mélancolie, sortant tout droit d’un film de Kiyoshi Kurosawa, ne serait qu’un songe, fruit de l’imagination divagante de Wang. En effet, après un accident du travail, l’existence de ce dernier va basculer, lorsqu’il va profiter de sa convalescence pour pénétrer dans un cybercafé aux couleurs criardes, et rencontrer une mystérieuse jeune femme, tenancière de ce lieu de perdition.

Les Etendues imaginaires : Photo

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Dès lors, le cinéaste, passionné par la philosophie, brouille les pistes, parsème le film d’indices, symboles, références possibles sans ne jamais rien valider, ni expliciter. Les amateurs de scénarios cartésiens peuvent passer leur chemin, tant Yeo Siew Hua prend un malin plaisir à multiplier les hypothèses, invitant notre esprit à vagabonder dans ces étendues imaginaires promises par le beau titre français.

Le constant va-et-vient entre l’enquête et la quête mystique de Wang finit par imprégner un récit évanescent, proche du rêve éveillé, qui se clôt par une séquence étrange n’apportant aucune réponse à toutes les questions émises pendant la projection.

Hypnotique et inconfortable, les étendues imaginaires manque parfois d’incarnation, de chair, délaissant le champ émotionnel au profit d’une vision de l’humanité plus mystique que terrestre. Mais ce premier long métrage fait preuve d’une ambition et d’une richesse sidérantes, bouclé par un épilogue magnifique proche de la transe. Quand le geste poétique finit par l’emporter sur le sens. Un cinéaste est né.

 

 

 

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