Çagla Zenzirci et Guillaume Giovanetti – “Sibel”

Dans une vallée luxuriante de la Turquie orientale, perdure depuis des siècles une langue ancestrale qui remplace la parole par le sifflement. Sibel, révélation du dernier festival de Locarno, avant d’être couronné par les prix du public et de la presse au Cinémed de Montpellier, dresse le portrait d’une jeune villageoise muette qui ne communique qu’à l’aide de cette langue sifflée. A travers ce personnage dissonant, le couple de cinéastes franco-turcs Çagla Zenzirci et Guillaume Giovanetti dénonce le conservatisme de la Turquie contemporaine. Rejetée par ses pairs à cause de son handicap, Sibel a développé une relation fusionnelle avec son père, maire et épicier du village. Décidée à venir à bout du loup qui effraie le village, elle s’est construit un abri perché dans la forêt, dans lequel elle attend patiemment sa proie. Mais c’est un autre animal qu’elle va prendre au piège. Ali, un jeune stambouliote blessé et recherché par les autorités. Intimidée par cet étranger, la tumultueuse Sibel baisse progressivement sa garde, ne réalisant qu’après coup que cette rencontre changera définitivement sa vie.

© Pyramide Distribution

De son entame à sa conclusion, Sibel est possédé par son héroïne sauvage et son regard cristallin. Alors que sa respiration haletante amorce le film, elle dictera par la suite l’ensemble de la mise en scène, la caméra se focalisant exclusivement sur son corps délicat et son visage émacié. Cheveux au vent, fusil à l’épaule, Sibel fait figure d’exception dans ce village où les femmes alternent docilement entre le travail au champ et le service du thé. En imaginant ce personnage marginal, les réalisateurs de Noor (2012) et Ningen (2013) critiquent l’immobilisme d’une société turque dont les règles ne semblent pas avoir changées depuis des siècles. Dans cet univers où le masculin prime toujours sur le féminin, le mariage est source de toutes les discussions et ragots. Subissant la pression de leurs parents et de leur entourage, les jeunes filles n’ont pour seul désir l’union avec un homme, que celui-ci leur plaise n’étant qu’un élément secondaire. Déjà mise à l’écart à cause de son handicap, Sibel est aussi méprisée par la communauté féminine qui ne lui pardonne pas d’assumer son célibat. Même sa sœur, de presque dix ans sa cadette, est déjà promise à un jeune homme du village. Incarnée par une ardente entremetteuse, un contrôle social pourchasse les individus qui ne rentrent pas dans le rang. À ce traditionalisme s’ajoute la peur, diffuse et constante, incarnée tantôt par le loup qui rôderait dans les bois, tantôt par des terroristes qui menaceraient la sécurité de la communauté. Réelle ou créée de toutes pièces, ces menaces permettent au groupe de culpabiliser et d’éteindre toute voix qui serait discordante. En s’attaquant au loup, Sibel cherche à briser les barrières psychologiques qui enferment les femmes du village dans leur rôle stéréotypé. Il n’est pas étonnant que les seuls autres personnages dont elle soit proche contestent à leur propre manière les conventions, son père veuf et non remarié malgré les pressions exercées par le reste de la communauté et Narin, la folle du village qui vit recluse dans la montagne.

© Pyramide Distribution

 

Cette routine solitaire, savamment mise en scène dans les premières séquences du film, se voit bouleversée par l’apparition impromptue d’Ali. Après un premier contact pour le moins violent, la farouche Sibel se laisse progressivement apprivoiser par la bienveillance et la douceur du déserteur blessé. Bien que prévisible, la complicité qui naît entre ces deux parias constitue pour l’héroïne une découverte du désir amoureux et charnel. Cet éveil sentimental fait néanmoins basculer le film dans une dimension plus individuelle, au détriment de la soif d’indépendance de la jeune femme. De la même manière, la brusque disparition d’Ali vient clore pour Sibel toute perspective d’évolution et de fuite, empêchant ainsi le récit de gagner en ampleur. Surtout, sans ce personnage venu de l’extérieur, l’aphasie de la protagoniste se voit vidé de tout enjeu, les villageois maniant tous avec précision sa langue sifflée. Si le mutisme de Sibel constituait en premier lieu une réelle originalité, son sifflement devient ensuite superflu, voire encombrant. Bientôt, la flamme de rébellion que l’héroïne avait allumée se met à vaciller alors que le tout le village, son père inclus, se retourne contre elle. Lorsque le film se referme sur son visage rayonnant, la victoire de Sibel est bien modeste. Si une once de sororité semble se dessiner dans le hameau, chaque personnage reprend sagement  la place qu’on lui avait assigné, en apparence. Car la connivence d’un sourire esquissé par une autre pourrait bien signifier un début d’évolution.

Plus adroit dans sa mise en place que dans son épilogue, Sibel reste néanmoins le portrait d’une femme singulière dans un univers où les personnalités féminines sont niées voire rejetées. Surtout, cette indomptable Sibel est incarnée avec passion par Damla Sönmez et ses grands yeux verts. La jeune actrice livre une interprétation simultanément sauvage et retenue, qui permet au film de se reposer principalement sur son héroïne. Percutants dans leur peinture d’une Turquie à deux vitesses, Çagla Zenzirci et Guillaume Giovanetti offrent à leur personnage une échappatoire en trompe l’œil, en demi-teinte, laissant ainsi au spectateur la place nécessaire au questionnement, entre l’amertume et l’espoir.

A propos de Valentin Carré

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