Les amateurs de cuisine japonaise connaîtront avec bonheur l’okonomiyaki, cette délicieuse crêpe à base de chou dans laquelle on peut associer n’importe quel ingrédient, jusqu’aux nouilles sautées qui donnent alors la variante du plat appelée mikusu modan. Que le restaurant où se déroule le film Mikusu Modan réalisé par l’acteur-réalisateur Toshizo Fujiwara soit spécialisé dans la préparation de ce mets roboratif ne semble bien entendu pas innocent : le lieu existe par l’alliance même des contraires, ou plutôt de personnages pourtant voués à ne pas se rencontrer au regard de leur parcours, de leur génération. Leur point commun : ils ont fauté, sont tombés sous le coup de la justice, ont séjourné un temps dans un lieu de réclusion avant de se retrouver dans ce restaurant tenu par un agent de probation bénévole (interprété par le réalisateur lui-même) pour s’y réinsérer par le travail. Parmi eux, Yuto (Daiki Ido), jeune délinquant de dix-huit ans sans famille stable et prêt à s’amender pour expier toutes les souffrances qu’il a provoquées. Mais la réalité est cruelle et tentatrice : d’une épreuve à l’autre, le jeune homme se retrouve à marcher comme sur le fin fil du funambule, toujours sur le point de « rechuter »…

Réinsertion dans un restaurant (R. Tsuneichi, D. Ido) (©Media Art)

On comprend très rapidement que Mikusu Modan ne cherche jamais à réinventer la roue d’un certain cinéma réaliste que l’on pourrait presque qualifier de « mondialisé », le récit donnant parfois l’impression d’être facilement exportable hors des limites d’un Japon ici sans véritable particularité. La mise en scène, assez lisse et attendue, reconduit bel et bien les petits effets qui ont fait le succès de Luc et Jean-Pierre Dardenne, entre caméra portée suivant une jeunesse se débattant avec certaines affres personnelles les poussant à un combat perpétuel et déplacements permanents les ramenant toujours à un point de chute qui les oblige (ici le restaurant, donc), allant jusqu’à filmer en travelling, à plusieurs reprises, un deux-roues en mouvement (motif dardennien par excellence). La qualité du film de Fujiwara se trouve donc ailleurs que dans sa facture trop balisée, écrin rugueux peu passionnant renfermant une douceur générale bien plus touchante.

On ne peut en effet que remarquer à quel point les personnages du film sont finement ciselés, et particulièrement les employés de Hiro (le restaurateur) cherchant à se repentir du mal qu’ils ont pu faire, tant à eux-mêmes qu’à leurs victimes et à une société finalement peu prompte à leur pardonner leurs méfaits. De fait, Mikusu Modan les observe dans leur fragilité la plus absolue, seulement protégés par les murs du restaurant qui les préserve du reste du monde, l’établissement devenant ainsi une espèce de petite utopie dont l’extérieur représente un danger de récidive presque automatique. Dans l’une des scènes les plus fortes du film, l’un des cuisiniers d’okonomiyaki se retrouve dans un supermarché à voler à l’étalage, larcin qui l’avait justement mené en taule quelques années auparavant. La scène où il s’agenouille, pathétique, devant Hiro venu le chercher dans les bureaux du directeur du magasin afin de rembourser les produits volés et de reprendre sous son aile le délinquant vieillissant, émeut tout autant qu’elle dérange : sans un éclat de voix, la séquence ravale le personnage à cette caractérisation qui lui collera à la peau : celle d’un chapardeur finalement impénitent, dont la réinsertion semble ne faire que dévier momentanément sa nature profonde. Ne pas se fourvoyer, cependant : le réalisateur Toshizo Fujiwara (ainsi que le personnage qu’il interprète) ne cherche jamais à faire la morale à ses personnages par le biais d’un regard sottement paternaliste. L’ambition du cinéaste et de son film se trouverait plutôt dans ce constat amer que la délinquance, une fois qu’on y a goûté, ressemblerait peu ou prou à une maladie du même type que la toxicamanie ou l’alcoolisme. Pour le dire autrement, peu de longs métrages ont fait du caractère addictif de la criminalité (qu’elle soit petite ou grande) la trame de leur récit comme le fait Mikusu Modan.

Un réalisateur agent de probation (T. Fujiwara, D. Ido) (©Media Art)

Nous parlions plus haut de « rechute » en ce qui concerne le personnage principal du film, Yuto : le combat qu’il vit contre la tentation de replonger dans la criminalité qui l’avait quelques temps auparavant fait enfermer occupe chaque pan de sa nouvelle vie, d’une déception à l’autre, toutes plus cruelles les unes que les autres : un père qui disparaît sans laisser de traces et le laisse définitivement orphelin ; une petite amie dont il tombe éperdument amoureux, elle-même sortie d’un centre de détention, et qui l’abandonne pour renouer avec un lourd passé de toxico… Et Fujiwara de suivre les rebonds de son personnage, fluctuant constamment entre les creux d’un désespoir profond et les crêtes d’une volonté farouche de lutter contre le même désespoir, celui-là même qui a tant fait souffrir autour de lui, s’accrochant désespérément à cette bouée apparemment chétive mais bien plus solide qu’elle n’en a l’air qu’est Hiro. Et Toshizo Fujiwara d’enregistrer les titubements dans l’existence de son personnage, de les faire siens jusqu’à parfois faire chanceler son film, jamais très loin de chuter mais restant pourtant toujours debout par on ne sait quel miracle.

Un amour addictif (Sasha, D. Ido) (©Media Art)

Peut-être ledit miracle réside-t-il dans la bienveillance jamais mielleuse d’une œuvre qui croit fermement en la force vitale de ses personnages ? Ou dans une simplicité que nous prenions plus haut pour de la lisseté, limpidité paradoxalement inverse au nombre de personnages et d’arcs narratifs croisés tout au long du film ? Quoi qu’il en soit, toujours en équilibre précaire, Mikusu Modan, s’il ne révolutionne rien (mais là n’est certainement pas son objectif), parvient cependant à rendre tangible la réalité de personnages en butte à eux-mêmes et cherchant à triompher de leur mal-être. De ce point de vue, empreint d’une mélancolie certaine, le film de Toshizo Fujiwara n’est pas non plus sans réverbérer une belle lumière optimiste, ceci sans pour autant ajouter un sucre mélodramatique par trop écoeurant. L’apparemment anodin Mikusu Modan en arriverait alors à devenir étonnant.

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A propos de Michaël Delavaud

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