A l’image des merveilleuses compositions de Tindersticks qui ouvrent et ferme le film, hantées par leurs arrangements délicats et la voix de Stuart Staples, Adolescentes baigne dans un climat bienveillant, apaisant … et bien évidemment, mélancolique. Une gageure au vue d’un sujet épineux qui évite magistralement tous les pièges démagogiques du documentaire sur l’adolescence contemporaine, plus enclin à décliner les facettes les plus troubles et racoleuses.

Adolescentes : Photo

Copyright Ad Vitam

Après Les invisibles, Sébastien Lifshitz s’empare d’une thématique moins polémique mais tout aussi difficile à aborder. Fruit d’un travail impressionnant, étiré sur plus de 5 ans, le film suit le parcours d’Anaïs et Emma, amies inséparables, évoluant dans un milieu que tout oppose. Issue d’une famille prolétaire vivant dans le besoin financier et affectif, Anaïs poursuit une scolarité chaotique mais avec un désir farouche de s’en sortir, de se battre, de ne pas finir dans la précarité comme ses parents sans pourtant rentrer dans un conflit permanent avec eux, pauvres prolos à qui la chance n’a guère souri. Solitaire et élève plutôt douée, attirée pour les arts et surtout la musique, Emma évolue dans un environnement à tendance intello bourgeois dominé par la présence excessive d’une mère possessive mais touchante. Le réalisateur aborde l’adolescence comme une période de transition avant le passage de l’âge adulte. En quittant le monde de l’enfance, et donc d’une certaine innocence, les deux jeunes filles vont se confronter aux réalités de la vie, aux choix qui vont orienter leur avenir.

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Sébastien Lifshitz tourne le dos aux lieux communs en situant son récit plutôt long -près de 2 h 10 – à Brive La Gaillarde et non dans une banlieue d’une métropole où sont tournés la majorité des fictions sur la jeunesse. Il délaisse donc la délinquance, aborde la sexualité de façon très pudique, voire même elliptique et se garde bien de mitrailler sa bande son de tubes racoleurs des années 2000. La dimension spectaculaire et provocatrice de la jeunesse, opposée au monde des adultes, est évincée au profit d’un portrait saisissant de deux amies dans cette France déchirée de 2013 à 2018 qui connut son lot de drames et de moments historiques des tragiques évènements de Charlie Hebdo et du Bataclan à l’élection présidentielle de 2017.

L’histoire intime se double d’un formidable témoignage sur les années chaotiques d’un pays. La grande force d’Adolescentes tient non seulement à son dispositif qui rappelle ce formidable documentaire étalé sur 13 ans, entre 84 et 93, Que sont-ils devenus?, mais aussi – et surtout – à sa mise en scène ample et épurée, digne de certains grands films de fiction. Le choix du scope permet à Sébastien Lifshitz de composer de magnifiques plans larges, d’utiliser au maximum l’espace avec en contrepoint une remarquable utilisation du gros plan, permettant de capter le regard intense des personnages, de scruter les expressions des visages et pas seulement des deux héroïnes. Le cinéaste laisse de la respiration, prend son temps, observe minutieusement les protagonistes de cette petite ville provinciale sans jamais émettre un jugement idéologique ou orienter son projet vers une dimension sociologique, écueil évident lorsqu’on filme deux ados appartenant à deux milieux radicalement opposés.

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Cette alternance entre distanciation pudique et intimité dévoilée, procure une émotion grandissante, d’une subtilité peu commune. Sébastien Lifshitz ne manipule pas, ne conduit pas d’un point A vers un point B, défaut de bons nombres de documentaires didactiques. Ici, le sujet induit logiquement de l’incertitude, du flottement, un mélange de situations à la vérité cruelle (l’incendie de la maison d’Anaïs, l’internement de la mère de cette dernière) et d’instants magiques, suspendus, purement cinétiques, à l’instar de cette caméra caressante, filmant les jeunes filles en train de s’habiller, se maquiller, se préparer pour une sortie, un rendez-vous avec un garçon ou même le collège.

La progression et l’efficacité dramaturgiques d’un tel procédé sont indissociables des acteurs même du film, devenant des vrais personnages, brouillant les pistes entre réalité et fiction. Évidemment que, ce que nous montre le film est réel, mais en posant une caméra pendant 5 ans – rappelons nous Boyhood de Linklater ! – près de ces deux jeunes filles à l’avenir incertain, il est possible que le rapport au réel soit modifié, que de savoir que l’on participe à un projet d’une telle ampleur ait pu altérer leur destin respectif. Nous ne le saurons jamais. Et Adolescentes se clôt par un grand point d’interrogation où Anaïs et Emma se demandent si elles resteront amis à l’avenir, si elles auront ou non des enfants, si elles seront mariées ou seules avec un chat ? On ne peut s’empêcher d’imaginer les hypothèses multiples de leur avenir possible avec un léger frisson qui nous parcours le corps.

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A propos de Emmanuel Le Gagne

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