Quentin Dupieux – ” Le Daim “

Au mot d’ordre d’une création cinématographique qui doit prioritairement et avec gravité témoigner de l’état du monde, Quentin Dupieux répond dans Le Daim avec impertinence. Une impertinence qui autorise le spectateur à rire plutôt qu’à compatir, à regarder la folie d’un homme frontalement, presque joyeusement, avec stupeur mais sans psychologie ni jugement.

© atelier de production

Georges,  quarante quatre ans, et son blouson,  100% daim, ont un projet.

Impertinence d’abord à inviter le spectateur dans une histoire qui,  par son « pitch », prend des airs de farce. En 2010 déjà, le cinéaste mettait en scène un pneu serial killer dans Rubber.  Mais là il s’agit d’une relation entre un personnage et un objet « fétiche » qui s’humanise … alors s’agit-il d’un « nonfilm » ? D’un conte ? Non, rien de tout ça. Le cinéaste affirme que Le Daim est son « premier film réaliste ».

Le premier plan du film est sonore, celui du refrain de la chanson de Joe Dassin « et si tu n’existais pas/ dis-moi comment j’existerais ? ».  Mélodie tendrement mélancolique sur laquelle est monté un visage, celui de Georges , au volant de sa voiture. Réflexe alors du spectateur qui cherche à déchiffrer un signe, à ressentir une résonance avec peut-être ce personnage, là sous nos yeux. Quelques minutes plus tard, Georges acquiert un blouson 100% daim , «  son » blouson,  hors de prix parce qu’inestimable : celui qui lui donne « un style de malade ». Et c’est là que peut s’opérer le montage , autant du film lui-même que celui du projet du personnage.  Le plan sonore « et si tu n’existais pas… » se raccordait au visage de Georges car il était sa voix intérieure,  celle de ce blouson  littéralement qui le fait exister. Lui offre d’avoir un monde. Celle qui lui confie un rêve : devenir le blouson unique. Et c’est alors avec un style de « malade » que Georges accomplit le prodige. Avec d’autant plus de style qu’il en filme les gestes avec sa caméra numérique.

Mais c’est grâce à la rencontre de fortune – aux deux sens du terme –  avec Denise la serveuse (Adèle Haenel),  qui en réalité est monteuse,  que Georges « réalise » plus encore la nécessité de l’accomplissement de ce rêve : la caméra lui offre un moyen d’être créatif. Denise incite Georges à aller se rapprocher de son but, à cadrer plus serré ses ambitions et à faire oeuvre ensemble et seuls de son projet.

© atelier de production

Le Daim est un film sur la folie d’un homme inscrit dans la réalité. L’histoire d’un fou au cœur de l’ordinaire que viennent renforcer les décors à la fois ternes et inquiétants, une photographie désaturée, alternant la netteté et le flou. Donc oui, Le Daim est un film réaliste sur un fou.  Plus que le corps du personnage,  c’est ce blouson, cette seconde peau, qui devient son espace expressif, « l’origine de tous les espaces expressifs, le mouvement même d’expression, ce qui projette au dehors les significations en leur donnant un lieu ». (1). Et c’est là que derrière l’impertinence du scénario,  souterrainement Dupieux interroge. Enfermé dans sa solitude, le personnage crée un lien improbable avec un objet qui affirme son existence. Or n’y a t-il pas une forme de folie à exister et se définir à travers ce qui nous appartient, ce que nous possédons matériellement ? Aujourd’hui n’avons-nous pas établi des contacts virtuels avec des objets hallucinants au  détriment de contacts réels? Et les partis pris formels du cinéaste sont à cet égard éloquents. La sensorialité du film vient avant tout du son (musique, bruits, voix sourde et souterraine du personnage). La chair est sonore tandis que les corps sont comme incapables de faire ressentir le poids de leur matérialité.

Le film est le récit d’un rapport incongru, irrationnel puis démentiel entre un homme et son blouson. Parce que tout est question de rapports : rapports entre le rire et l’effroi,  la raison et la folie, l’ordinaire et l’extraordinaire, l’être et l’apparence , le réel et la fiction. Tout ne peut alors être que question de montage qui ne multiplie pas à l’infini des vues unitaires dénuées de sens mais au contraire est créateur de liens donc de forme et de pensée. Là se tient le paradoxe et toute l’intelligence du film.

Le Daim est sans doute l’un des meilleurs films du cinéaste, où le personnage de Georges est cette « conscience jetée dans le monde , soumise au regard des autres, apprenant d’eux ce qu’elle est » (2), une conscience peut-être aussi folle que marginale, aussi libre qu’asservie.  Et nous spectateurs apprenant ce que nous sommes aussi.

  1. Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception.
  2. Merleau-Ponty, conférence IDHEC,  13 mars 1945, ” Le cinéma et la nouvelle psychologie”.  

A propos de Maryline Alligier

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