Les papichas, c’est le surnom que l’on donne aux jolies jeunes filles algériennes et, au début des années 1990, elles voient leur liberté mise à mal. Climat d’attentats et de répression, contrôles routiers les amenant à masquer d’un voile, subitement, leurs visages maquillés, dégradation généralisée des maigres libertés accordées aux femmes. L’une d’entre elles, Nedjma, 18 ans, ambitionne de devenir styliste et, en filigrane, d’opposer ses vêtements bigarrés et échancrés à la tristesse des Hijabs.

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Difficile, lorsqu’on voit cela, d’émettre le moindre avis négatif sur ce film, du moins de notre point de vue occidental. L’actrice principale pétille de lumière, la mise en scène est harmonieuse et les valeurs défendues semblent conformes en tous points à celles prônées par la France. Comment ne pas saluer le combat de femmes qui se battent pour conserver leur liberté ? Comment ne pas être violemment surpris et heurté par la brutalité de cette scène de meurtre filmée dans un arrière-plan flou ? A l’heure où les féminicides font rage, où les scandales post-Weinstein éclatent de tous bords, où le spectre terroriste reste omniprésent, comment dénier à Mounia Meddour le caractère indispensable de son discours , la légitimité, et son positionnement du bon côté, c’est à dire du côté des droits de la femme et de l’homme et contre tous les intégrismes ? En cela, Papicha est indiscutablement un film nécessaire.

Mais… voilà. Le cri humaniste éclate tellement mieux lorsqu’il ne sombre pas dans la démonstration. Et, déception, la cinéaste, n’y échappe pas. Une scène parmi tant d’autres : un professeur érudit, qui scande que « vivre ce n’est pas lutter contre les autres », se voit brutalement interrompu par des femmes vêtues de hijabs noirs — lesquelles lui reprochent l’emploi du français et distribuent des tracts sommant leurs congénères de s’habiller à l’identique. Papicha est parsemé d’exemples de cet acabit et très vite, il apparaît pour ce qu’il est : manichéen. On assiste à un film à message et « si vous voulez envoyer un message », comme le disait Frank Capra, « pourquoi ne pas passer par la Western Union ? » Hitchcock, plus cinglant, avait ajouté : « No mystery with telegrams », « nul mystère dans les télégrammes » et le mystère du bien et du mal, de la manière dont les ténèbres se mêlent à la lumière, c’est exactement ce qui manque ici. On se souvient de Mustang (Deniz Gamze Ergüven 2015), roublard, mais plus habile, mais surtout d’un documentaire, No Land’s Song (Ayat Najafi, 2014) qui, loin de s’affirmer, tel Papicha, « librement inspiré de faits réels », nous exposait dans toute sa violence, le combat d’un groupuscule de femmes déterminées à chanter en public en Iran, en dépit d’interdictions très obscurantistes. On y devinait tout le pouvoir subversif de l’art. Le combat de Nedjma —opposer la création vestimentaire à l’extrémisme — en semble l’héritier appauvri.

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Las. Un article du Monde daté du 21 septembre et signé Zahra Chenaoui annonce que l’unique projection de Papicha prévue à Alger a été annulée. Un œil averti lira, en filigrane, une forme de censure. Voici encore une nouvelle contrainte à la liberté d’expression pour le moins inquiétante. C’est d’autant plus regrettable que le public algérien soit privé de la vision de ce film, ne serait-ce que pour pouvoir en discuter.

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A propos de Pierre-Julien Marest

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