Surprise du chef

Les derniers temps de la carrière de Nicolas Cage pouvaient laisser penser à une sorte de point de non-retour, l’acteur choisissant de naviguer depuis quelques années dans un cinéma excessif, baroque, halluciné jusqu’au parodique, protéiforme, hors convention et classicisme, certes tout à fait passionnant mais pouvant ressembler à terme à un chausse-trappe artistique. Les films les plus marquants récents employant Cage sont Mandy (Panos Cosmatos, 2018), Color Out of Space (Richard Stanley, 2019) ou Prisoners of the Ghostland (Sono Sion, 2021).

Considérant cela, l’histoire de Pig, premier film de Michael Sarnoski, laissait craindre une occurrence supplémentaire de démonstration de l’énergie foutraque de cet acteur qui reste cependant aujourd’hui l’un des interprètes les plus puissants du cinéma américain contemporain. Nicolas Cage y joue Rob, un homme taciturne vivant dans la forêt avec sa truie truffière. Un jeune courtier en mets de luxe, Amir (interprété par Alex Wolff), vient récupérer un lot de champignons noirs tous les jeudis. Mais une nuit, Rob se fait agresser dans sa cabane, ceci avant que les assaillants ne kidnappent le suidé. Et l’homme des bois de retourner dans la ville pour retrouver coûte que coûte ceux qui lui ont volé son animal.

Un homme et sa truie (N. Cage) (©Metropolitan FilmExport)

Les amateurs de cinéma bis espérant un détournement des polars hard boiled actuellement très tendance, attirés par la promesse d’un John Wick sauce forestière, en seront pour leurs frais : Pig est au contraire d’une délicatesse formelle surprenante, visant à l’inaction, ou tout du moins à la mise en échec permanente de l’action, privilégiant une langueur narrative propice à observer les fêlures intimes de tous ses personnages plus ou moins paumés. Résumons rapidement : le coup d’essai de Michael Sarnoski est une très belle pièce du nouveau cinéma d’auteur américain.

Même s’il ne possède pas la même finesse d’approche (l’opposition ville/nature est ici quelque peu éculée) et s’il ne prend pas encore assez son temps pour montrer pleinement cette osmose bouleversante non sans être conflictuelle entre l’Homme et son environnement caractérisant le cinéma de Kelly Reichardt, Pig contient en lui de profonds échos avec First Cow réalisé par cette dernière, récemment sorti en salles en France et représentant la quintessence de l’art de la réalisatrice la plus importante du cinéma américain actuel. Outre le fait que Sarnoski situe son récit en Oregon, Etat américain où Reichardt a filmé cinq de ses sept longs métrages, le personnage de Rob s’avère une sorte de descendant du Cookie de First Cow, être en communion avec ce qui l’entoure ; l’homme des bois maîtrise le monde du végétal, de l’animal, du minéral dans lequel prospèrent les champignons qu’il cueille pour garantir sa chiche vie. La première scène du film le voit se promener avec sa truie, goûter littéralement la terre, ramasser les truffes et autres cèpes et girolles afin de préparer son repas. La présentation du personnage de Rob est donc très similaire à celle de Cookie chez Reichardt, défini par la délicatesse de ce geste étudié de la cueillette des baies et champignons visant à nourrir les trappeurs qu’il accompagne. Une sérénité se dégage de ces plans, l’impression puissante que rien ne pourrait polluer cette quiétude, que le monde extérieur n’existe pas. Ceci est encore renforcé par la relation fusionnelle que le personnage semble vivre avec son animal, là encore très similaire à celle liant le personnage du film de Kelly Reichardt au bovin qu’il trait nuitamment avec une considération et une douceur très émouvantes, faisant de l’animal un être sensible plutôt qu’un simple instrument de production. Sarnoski comme Reichardt titrent leur film respectif du signifiant désignant lesdits animaux, comme si ces personnages à part entière, pourtant laissés à la périphérie des intrigues (les films se concentrent en effet sur ceux qui s’en occupent avec le plus grand soin), étaient aussi le nœud voire la raison d’être de ces œuvres.

Deux êtres endeuillés (N. Cage ; A. Wolff) (©Metropolitan FilmExport)

La truie du film de Michael Sarnoski, par le fait de son enlèvement et des recherches de son propriétaire pour la retrouver, est un véhicule introspectif, obligeant Rob (diminutif de Robin, prénom qui désigne lui-même un animal, robin signifiant « rouge-gorge ») à affronter son passé de chef cuisinier (nouveau rapport avec le Cookie du film de Reichardt !) terrassé par un drame intime. La dimension mémorielle est terriblement émouvante dans Pig, l’intrigue du film et la perte de son animal lui permettant de marcher à Portland dans les empreintes de ses propres pas, de la visite à son apprentie devenue boulangère à sa rencontre avec un ancien commis apparemment médiocre devenu le chef du restaurant où il officiait en passant par son souhait de retourner dans l’ancienne maison qu’il partageait avec sa défunte femme. Le film de Sarnoski est un film endeuillé, ceci étant encore renforcé par l’histoire difficile d’Amir, entre mère suicidée et père absent ; la recherche de la truie est aussi, et presque avant tout, un travail de mémoire, trouvant son apogée dans une très belle scène de repas, dans laquelle la nourriture devient un moyen de ressusciter les souvenirs les plus enfouis et importants, permettant un réveil d’une humanité éteinte, mémoire jaillissant alors soudainement comme la lave d’un volcan que l’on croyait endormi (là encore, nous pourrions relier cette idée à First Cow et à l’une de ses scènes capitales où le facteur en chef joué par Toby Jones dit retrouver les rues londoniennes de sa jeunesse en dégustant l’un des beignets de Cookie).

La nourriture comme mémoire (N. Cage) (©Metropolitan FilmExport)

Beau film étonnant et sensible, déjouant toutes les attentes pour nous plonger dans les émotions rentrées d’un personnage profond, Pig est donc à la fois une véritable surprise et une réussite majeure d’autant plus remarquable qu’il s’agit d’un premier film. Il permet aussi et surtout à Nicolas Cage de faire montre de l’étendue de son talent dans une prestation à mille lieues de ses pourtant formidables dernières performances marquées par un surjeu dont il est le meilleur représentant. L’acteur fait ici montre d’une douceur et d’une retenue surprenantes, faisant de ce personnage déchu l’un des tout meilleurs rôles d’une filmographie pourtant imposante.

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A propos de Michaël Delavaud

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