Larry Clark – “The smell of us” (2013), le goût fétide des enfants de Marie

« Compte tenu de la violence qu’il y a dans mes films comme dans mes photos, il y a toujours un prix à payer pour avoir regardé l’œuvre. »

Le coût moral d’un film aussi clivant que “The smell of us”, c’est déjà de diviser profondément la rédaction de Culturopoing. Plusieurs d’entre nous n’aiment vraiment pas – certains détestent ! – cette dernière oeuvre de Larry Clark, cinéaste que nous avons pourtant adoré. Mais on ne peut passer sous silence un tel événement, particulièrement s’il donne lieu à un débat. Nous ouvrons donc nos colonnes aux différents courants d’opinions, en attendant vos messages qui promettent d’être tout aussi enflammés.

Olivier Rossignot

La parole aux fans…

Pour quoi revenir si tard sur un film, si ce n’est qu’il a défrayé la chronique et qu’il constitue le plus bel événement cinématographique de ce début d’année ? Parce que bien que beaucoup se soient extasiés sur la proposition «extrême » de Lars Von Trier l’an passé, l’analyse du travail de Larry Clark reste entachée d’une part fantasmatique, qui va de pair avec l’ambiguïté profonde contenue dans le regard de cet auteur. Le photographe et cinéaste est en outre peu intéressé pour formuler, même en termes avouables, ce qui le fascine tant chez certains de ses jeunes modèles. Retenir l’indicible pulsion scopique peut-être… Mais l’hypocrisie est forte chez ceux qui refusent toute considération artistique à cette proposition, là où ils ne voient qu’une exploitation de la jeunesse dans des films répréhensibles. Aussi, certaines réactions, ahurissantes de la part de personnes renommées et pourtant considérées professionnelles, qui manient la calomnie avec plus de fiel que de style et qui profitent largement d’un crédit généreusement accordé à la « liberté d’expression » de médias, ravis d’échapper à leur autocritique, quand leur cas relèverait pourtant du pénal.

Et puis aussi parce que j’avais écrit un premier papier, ému et excité, à la sortie du film et que le dit pamphlet a brûlé ( Mater tenebrarum ! ). Signe que j’entre en phase avec le dernier rejeton d’un cinéaste qui ne craint pas d’affronter le souffre, de s’en enduire, quitte à devenir le film lui-même et à lutter contre ses doubles de fiction. N’est-il pas cet artiste terminal, qui brûle tout à chaque générique de fin, pour mieux renaître de ses cendres, dans un autre cadre, seulement guidé par un instinct et ce sens visuel inné, qui emmène son hyperréalisme trash dans une nouvelle dimension ?

Non Larry Clark n’a pas changé. Quand il ouvrait Kids avec un des plans les plus forts de l’histoire du cinéma, ce n’était pas pour dévoyer deux âmes chastes et pures et jeter leur baiser en pâture à tous les pervers cinéphages. Il captait ce qu’il y avait d’urgence à vivre dans les corps juvéniles de ces ados et il mettait en scène leur innocence perdue dans un monde trop grand et trop dur pour eux. Dès lors, la confusion s’installe. On loue le sociologue et l’allure faussement documentaire du premier film. Il croque ensuite dans des œuvres disparates, la dérive de la jeunesse, la violence ou le harcèlement, parcours déjà travaillés par la maladie et la mort. C’est de son film le plus anodin, Teenage caveman, qu’il s’approche à nouveau avec les vicissitudes de ses anges maudits, Math, JP et les autres.

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The smell of us reprend plus en amont la recherche de Clark. Il y résiste de plus en plus à la tentation narrative : en raconter le moins possible pour montrer mieux. La pudeur du sublime Ken park n’est pas de mise ici, pas plus que l’emballement sensuel de Wassup rockers. Mais le dispositif de ce nouveau film est plus ouvert que le déterminisme voyeuriste de Kids. C’est un véritable champ d’expérimentation, un film de rencontres mais aussi un tournage guérilla. N’en déplaise aux imbéciles, The smell of us n’est pas le portrait naturaliste du petit peuple des skateurs qui « polluent » le Palais de Tokyo (comme le susurre l’affreuse journaliste d’une radio publique). C’est une plongée dans un monde souterrain où l’on côtoie la crasse et la beauté, la sueur et le sacré, le pulsionnel et le contemplatif. Pas à la manière propre sur elle d’une belle installation branchée pour fans gagnés d’avance. Mais dans un dérangement total, intime, qui nous oblige à vivre le film, tout en exigeant de nous y situer constamment. Cet exercice difficile, inconfortable au possible, entraîne les réactions les plus violentes de spectateurs confrontés à leurs sentiments moraux-évaluatifs et tentés de refouler dans les limbes, ce qu’ils ne comprennent pas ou plus.

Le discours n’a en rien changé, il a durci. « Nature sucks ! » lâchait Derek en lieu et place de l’auteur dans Bully. Clark craint le vieillissement comme la peste, en premier lieu le sien et s’oblige à se montrer, pour l’exorciser tel un Maître-fou. Aussi rebelle qu’il soit à l’ordre établi, il n’est pas très sûr de garder ce lien privilégié qui le rapproche naturellement des jeunes, ce « secret world of kids ». « Us » s’élève contre un « You ». Et ce, non par quelques stratagèmes pervers qui ne sont que les projections pauvres de ses détracteurs. N’est-il pas un des rares artistes à donner au corps adolescent la primauté, au point qu’il témoigne de « la présence signifiante d’une conscience » 1? La douleur de ce paradis perdu, il en joue en se coulant dans cette épave qui hante les spots du Trocadéro. Rockstar, c’est ce qu’il ne sera pas, tant qu’il aura l’Art pour Horizon et cette capacité de sublimation. Pas l’indifférence des autres, ni celle de son personnage à sa propre misère. Un cramé qui a peut-être atteint la sagesse dans l’absence et n’a plus besoin que de réchauffer sa carcasse à la chaleur de ces grappes de jeunes dépenaillés. Personnage emblématique, roi maudit vautré face contre terre, soumis à ses sujets, avec cette présence qui tient plus du chant éraillé que d’un cliché élaboré. Plus que jamais démiurge, le cinéaste délègue l’aspect photographique à une grande chef opératrice, Hélène Louvart, préférant glaner à la volée des heures de rushes avec son téléphone portable. Il est tout entier voué à l’organisation de son chaos, faisant des pieds et des mains pour emmener ailleurs le scénario du jeune Scribe, plus proche de la chronique douce-amère, bornée par des flashes back explicites. Délesté du background des personnages qu’il a englouti, Clark a préféré le tableau vivant, se dirigeant au radar, sans craindre de brutaliser ses personnages qui échappent néanmoins à tout jugement moral. Et c’est heureux.

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Si Larry Clark apparaît deux fois, il est plus que jamais représenté en Tophe, le plus jeune du groupe, caméraman voyeur, qui capture en permanence leur univers avec un téléphone devenu un prolongement de son bras. Ce point de vue du photographe est très clairement celui de l’Auteur. Tophe partage avec le cinéaste-maître à penser, l’intuition du filmeur. C’est peut-être la première fois qu’on systématise cette mise en abîme, en demandant à plusieurs comédiens d’improviser les images du film, enregistrant un maelstrom de sensations et de tons différents. Et alors que paradoxalement, des scènes très découpées marquent le film de leur symbolisme comme une signalétique. Ainsi dès le départ, l’esplanade est mangée par l’eau de ce bassin, d’un beau vert marécageux et romantique. Moins que des anges, les jeunes sont des reptiles qui évoluent sur ses berges. Rarement un film sur le skate n’aura autant refusé l’horizontalité. En réalité, il se déploie dans sa hauteur, de la fange au paradis, pour aller cueillir le chant gracile de Marie ( La nuit américaine ), vierge à l’enfant veillant depuis son rocher sur ce théâtre de chair et de fange. Dans ces plans aériens, Vénus quitte enfin les eaux, régénérée par la transcendance de son amour absolu pour chaque membre d’un groupe, envisagé comme un même corps organique. Sa chanson se répand, protectrice, dans le ciel parisien, réponse souveraine au blues d’outre-tombe d’un Michael Pitt méconnaissable. Le visage de Marie est d’autant plus troublant, que la caméra n’appuie jamais sa beauté naturelle, cachée sous les fards outrageux d’une punkette trop bien élevée. A cet idéal, répondent les sirènes des tréfonds. Et le point le plus bas est l’aboutissement de cette plongée sur la belle-mère de JP et son monde adulte, résigné et puant. Le regard noir et sans teint de cet ange déchu choit alors, désespéré, sur la silhouette terne de la quadragénaire, désir non feint d’un Oedipe impossible, mais plus encore d’une communication qui serait d’abord anatomique.

Entre ce tout en bas et le tout là-haut, des stations. Les entrailles de Paris, et ces soirées hardcore où se libèrent dans la transe les corps décérébrés (ici magnifiés) et où un personnage dégoulinant, échappé du Porno-Teo-Kolossal de Pasolini, renifle à qui mieux mieux, palpant la marchandise d’un corps plus ou moins défendant. Si Marie est botticellienne, les gros plans de Lukas Ionesco/Math, pris entre trouble et dégoût sous les sunlights et les lueurs blafardes, évoquent d’autres bacchanales. La séquence ne tient que par son rythme et les gros plans faussement angéliques sur ce jeune Bacchus. Le regard du cinéaste vient auréoler de chaleur un rituel aussi effrayant qu’une mise en bière. Le Caravage revenu d’entre les morts. Même obsession à révéler ce qui ne doit pas être montré. Que l’on compare avec cette jeunesse dorée parisienne lorsqu’elle ose se mettre en scène, agnostiques occultes transformant le Dior en merde, sous le vernis du style expérimental mais BCBG, d’un Danakil, qui libère leur exhibitionnisme repoussant dans son vidéozine Nappy. Un gouffre documentaire cynique. Plus haut, dans les chambres des désirs assouvis de The smell of us, on affronte de tristes stations horizontales, où Math et les autres se font prendre sans jouir. Mais un Pourvu qu’on ait la richesse, plutôt que l’ivresse, redore à peine le flacon.

 

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Aussi repoussantes que soient ces scènes, elles sont en même temps si belles qu’elles surplombent l’ordure. Les journalistes échaudés ne pardonnent pas à l’auteur le plan de succion des orteils. Les délateurs y voient l’affirmation de la pédophilie militante de leur auteur, pour lequel tout le reste ne serait que prétexte. L’un trouve l’acte dégueulasse car l’adolescent a les pieds sales. Tous, nous sommes remués par l’air blasé ou franchement écœuré que Math arbore pendant ses passes. Un non-jeu déstabilisant. Alors qu’il est de bon ton de nos jours de louer Salo, devenu l’œuvre la plus accomplie de la filmographie pasolinienne et que le faux biopic de Ferrara a été évacué dans un consensus condescendant, c’est dans Larry Clark qu’il faut retrouver Pasolini. Au-delà de la simple dimension esthétique et de la quête de la lumière, il y a cette propension presque christique, à se couvrir des fardeaux des personnages. Mais comme lui ou Ferrara, il sait aussi que c’est de la canaille que sourd la poésie. En lui faisant lécher ce qui est souillé, il dévoile le pédéraste dans sa simplissimme laideur et son impérieuse voracité. La monstration de la vie façon Clark trouve de nouveaux sujets à explorer. Aux contacts de ces vampires décharnés 2, cherchant à retenir la jeunesse et la liberté, le spectateur ne peut qu’être frappé. S’ensuit soit un attendrissement (souvent dû aux personnages si justement humains ou aux rares dialogues) ou le nauséeux vertige. L’un et l’autre aussi. Pourtant ces corps en décomposition, façon Bacon ou plus concrètement proches des nus féminins d’Aurore Le Philipponnat, ces êtres qui s’enveloppent du paletot des jeunes coquelets, se moquent d’être jugés. Ils sont malgré nous la face obscure du monde. Qu’il est donc loin le tabou repoussé un temps par Reygadas dans la scène d’amour gérontophile de Japon. « Difficile à décrire l’ignominie de cette scène. Le visage d’un homme âgé tient par un secret effort de volonté, visant à masquer la décomposition ou du moins, à l’organiser en un ensemble sympathique -la désillusion s’étant installée en lui, il se démettait de tout charme, de tout espoir, de toute passion et ses rides s’étaient relâchées et grouillaient maintenant sur son visage comme la vermine sur un cadavre. Il était veule, humblement odieux dans cette soumission à sa propre horreur-et sa veulerie me contamina au point que ma vermine à moi s’émut aussi, grouilla, rampa, m’envahit le visage. Mais là n’était pas encore le comble de l’ignominie. La cocasserie sinistre de la situation était due surtout au fait que nous étions comme un couple d’amants déçus dans leurs espoirs et repoussés par un autre couple d’amants ; notre embrasement, notre exaltation suprême, nous n’avions pas de quoi les assouvir et ils circulaient maintenant entre nous, de l’un à l’autre… il ne nous restait rien ni personne hors nous-mêmes, et, en dépit de notre répugnance, il nous fallait bien être ensemble dans cette sensualité que nous avions déchaînée et qui nous transportait. Aussi nous efforcions-nous au moins de ne pas nous regarder (…) » 3 .

Mais The smell of us n’est jamais obscène dans sa représentation de telles agapes, ni dans l’écriture, par la mise en scène ou dans son interprétation/don de soi. A nous donc de régler notre regard en conséquence, pour peu qu’il soit possible de s’extraire de la matérialité de ces épidermes et de la trame de ces images.

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Autant au montage qu’à la caméra, Larry Clark entérine une nouvelle phase, celle d’une caméra scalpel qui déchire le récit en lambeaux, qui creuse, retire les oripeaux de son cinéma, cherche les plaies et stigmates de ses héros, gratte et égratigne la surface de l’image avec ses longues focales, pour percer l’alchimie de la matière, et découvrir ce dont nous sommes constitués : morve, semence, chair, peau, nerfs, pulsions, esprit, âme. Par ces surfaces fourmillantes, il rend ainsi à un numérique trop souvent désincarné, sa fonction atomique et ce n’est pas pour rien si les plans quasi abstraits tournés avec des Nokia, sont presque les plus beaux et les moins signifiants du film. Les couleurs bavent, les pixels s’interposent, de nouvelles formes naissent. Le frottement de nos corps et ce qui s’en dégage…

Dans la première séquence, les skateurs envahissent le cadre en tous sens, à la fois particules d’un même organisme (la bande, le film) et électrons libres comme l’air, spectres s’incarnant soudain autour de la dépouille de l’ange déchu Rockstar. Une seule et même énergie. Fumets et souffle vital. La réalisation enregistre aussi les rapports de force invisibles entre ces différentes enveloppes corporelles, bien plus souvent qu’elle ne représente le sexe de façon frontale (Osons le dire, d’où le courroux de certains…). Des croisements, des tâtonnements pour exprimer la difficulté d’un accouplement, oui, mais celui du corps et de l’esprit.

Il ne serait pourtant pas juste de cracher sur Kechiche et d’adouber Larry Clark, les deux logiques visant à extirper tout ce que l’on peut donner/ trouver, à sillonner l’inconnu d’un plan à tourner, jusqu’à ce qu’on y reconnaisse ce que l’on cherche. Des expériences poétiques pour célébrer la vie. Adopter cette démarche à Paris, et non aux States, c’est reconnaître à juste titre que la France de 2015 est devenu ce pays de bisounours, aussi puritain que la raide Amérique, peuplé de morts-vivants qui hantent encore béatement les temples de la consommation et du divertissement, chinant l’image agréable sur laquelle ils pourront s’endormir, rassasiés à peu de frais. La curieuse scène du défilé de mode est en ce sens la plus morbide du long-métrage. Les mannequins masqués y paraissent irréels, s’exhibant devant une haute société qui ne l’est pas moins. Mais ce qui démontre plus que tout cette barrière du corps revenue (également le sujet du fascinant It follows ce mois-ci), ce sont les réticences des comédiens de Clark sur le tournage, leur incompréhension devant son insistance à vouloir se mettre à nu (au sens propre). On aimerait voir alors ce director’s cut qui incorpore cette performance et ses discussions avec ses acteurs. Peu d’artistes tentent ainsi d’imposer à une société hygiéniste et policée, leur vieillissement comme point de fuite universel et inéluctable. New values under the skin !

Un fétichiste dilettante, une mère ogresse, un ado angélique violent, une bande de délinquants juvéniles en descente de Zéro de conduite, un chanteur zombie ou un clodo incontinent, sont les figures interdites qui tracent leurs routes dans un film semé d’embûches et inondé de musique. L’ultime preuve de vitalité et de maturité artistique de ce cinéaste qui brûle encore par tous les bouts.

 

1 : Matthieu Dubost, La tentation pornographique, Réflexions sur la visibilité de l’intime,
Ellipses, 2006

2 : Une fois dans la peau de ce personnage, Clark avait fait recouvrir tous les miroirs sur le plateau pour ne pas y apercevoir son image durant le tournage.

Voir le journal de Romain Baudéant, l’assistant caméra sur www.romainbaudean.com

3 : Witold Gombrowicz, La pornographie, 1960

On ne saurait trop conseiller aux cinéphiles encore allergiques au bonhomme ce très beau mémoire de Justine Doz « Larry Clark, nouvelle écriture du mythe adolescent » (téléchargeable ici)

A propos de Pierre Audebert

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