Des revues les plus prestigieuses aux blogs les plus obscurs, Michael Bay réussit l’exploit de réconcilier enfin la presse papier et les sites web dans une même détestation de l’homme et de ce qu’il incarne : les États-Unis dans leur toute puissance et démesure. Véritable agent du chaos cinématographique, le réalisateur de The Island, aime à casser ses jouets dans Transformers, réécrire l’histoire dans Pearl Harbor quand il ne repousse pas les limites du bon goût dans Bad Boys II. Ainsi fédérée autour de son bouc émissaire préféré, la critique française ne mâche pas ses mots et n’hésite pas à taxer le fier californien de cinéaste fascisant, misogyne et militariste, pour ne citer que quelques exemples, dans des textes graves et concernés qui soulignent l’humanisme de cinéphiles soucieux. Cela revient pourtant à oublier ses œuvres les plus personnelles que sont 13 Hours et Pain & Gain. Surtout, quand Michael Bay revêt sa casquette de producteur, son goût certain pour l’horreur et le fantastique donnent naissance à quelques réussites intéressantes parmi lesquelles figurent les remakes de The Texas Chainsaw Massacre et de Friday the 13th, tous deux signés Marcus Niespel, ou encore des créations originales comme Ouija: Origin of Evil, de Mike Flanagan. Il récidive en produisant loin du bruit, de la fureur et des tôles froissées la deuxième réalisation de l’acteur John Krasinski, Sans un bruit.

Le cinéaste joue également dans son film le rôle du père d’une famille survivante dans un monde voué au chaos. D’étranges créatures sensibles au son ont décimé la plus grande partie de l’humanité en quelques mois et les villes ne sont plus que ruines désertes. Avec leurs trois enfants, ce couple tente de survivre dans une ferme reculée malgré la présence de ces dangereux prédateurs. Afin d’éviter de devenir leur proie, il faut éviter de faire le moindre son.

Après La Famille Hollar, John Krasinski continue d’interroger la place de chacun au sein d’une même famille. Il questionne notamment le rôle de l’homme et les notions de transmission. Une remise en cause qui apparaît dès l’entrée en scène du père, flou, en fond de plan. Cette contestation hantera tout le film et prendra la forme d’un conflit larvé entre le père et sa fille, sourde et muette. Avec ce lieu isolé, ces personnages qui se parlent à peine et sans les monstres et l’aspect bourgeois, Sans un bruit pourrait évoquer une œuvre antonionienne sublimée par le thème de l’incommunicabilité. Loin de ne faire qu’un film de plus sur les relations familiales, John Krasinski dépeint sa famille faussement modèle comme le substitut d’une civilisation qui tente de résister à sa propre extinction. Ainsi, le film fait écho à The Thing qui décrit aussi la fin de l’humanité par la perte de la communication. Sans un bruit s’avère cependant beaucoup moins pessimiste et s’oriente plus vers une série B nerveuse, maîtrisée et efficace, la métaphysique du film de John Carpenter n’étant pas conviée.

Pourtant, et malgré ces une heure et trente minutes, Sans un bruit propose aussi quelques passages contemplatifs et quelques images poétiques. Comme son titre original le met en exergue, A Quiet Place se déroule dans un monde où les villes sont désertes et silencieuses, où une nature luxuriante et verdoyante a repris ses droits, où le bruit d’une cascade d’eau couvre toujours la voix humaine et qui s’opposent à ces personnages qui semblent déjà morts. Pour autant, ces moments de grâce ne font pas office de discours écologiques, le réalisateur et les scénaristes se gardant bien de donner des leçons ou de pousser des cris alarmistes. Peu importe que l’origine des monstres ne soit pas dévoilée ; cela accroît au contraire leur aspect inquiétant, la menace qu’il représente. De cette manière, l’aspect fantastique s’en trouve accentué tout en le rendant plus palpable, comme si ces entités pouvaient être réelles.

Sans un bruit confirme cependant une tendance du cinéma d’horreur états-unien, celle de revenir à une épure stylistique, déjà amorcée entre autres par Mike Flanagan. Lors d’une séquence d’ouverture, quasi-muette, John Krasinski pose les enjeux du film en quelques plans et une utilisation ingénieuse de la bande-son. Moins de « jump scares » et une musique moins présente au bénéfice des bruits d’ambiance donnent aux films une facture plus réaliste, plus âpre, les rendant ainsi plus efficaces et angoissants. Dans cette logique, celui de John Krasinski fait office de modèle et semble renouer avec les débuts du cinéma tellement les dialogues sont rares, certaines scènes étant littéralement sans un bruit. Pour pallier à cela, le réalisateur joue avec habilité sur les notions de points de vue, insère de façon subtile de petits bruits qui rendent l’atmosphère du film à la fois feutrée et étouffante. La musique n’est cependant pas mise de côté et, alliée à une belle rigueur formelle, sait faire naître la tension pour certains passages.

Quelques effets convenus et facilités viennent entâcher un film qui s’avère respectueux du genre, avec notamment un changement de tonalité le faisant sombrer dans le spectaculaire au cours de ces dernières images. Pour autant, cela ne remet pas en cause l’originalité et l’adresse de John Krasinski, réalisateur qui émerge discrètement, mais sûrement sous l’autorité de Michael Bay qui écope alors d’un sursis auprès des cinéphiles exigeants.

 

Sans un bruit
Titre original : A Quiet Place
(USA – 2018 – 90min)
Réalisation : John Krasinski
Scénario : Bryan Woods, Scott Beck et John Krasinski, d’après une histoire de Bryan Woods et Scott Beck
Direction de la photographie : Charlotte Bruus Christensen
Montage : Christopher Tellefsen
Musique : Marco Beltrami
Interprètes : Emily Blunt, John Krasinski, Millicent Simmonds, Noah Jupe, Cade Woodward, Leon Russom…
Sortie en salles, le 20 juin 2018.

A propos de Thomas Roland

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